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  • Dans les régions transfrontalières d’Asie centrale pauvres en eau et en ressources et gangrenées par des conflits, l’AKF et ses partenaires mettent en œuvre un programme visant à améliorer l’accès et la gestion des eaux d’irrigation, de l’eau potable et des pâturages et dont plus de 300 000 personnes bénéficient.
    AKDN / Christopher Wilton-Steer
Fondation Aga Khan
« Ils ont besoin d’aide immédiatement, ils ne peuvent pas attendre » - Les terres, l’eau et les frontières le long de la route de la soie

L’effondrement aussi soudain que spectaculaire de l’Union soviétique en 1991 a entraîné l’émergence des États indépendants d’Asie centrale que nous connaissons aujourd’hui. Dans cette région enclavée et historiquement interconnectée, la formalisation et le durcissement de nouvelles frontières nationales - autrefois ouvertes et perméables - ont eu un impact colossal sur la coopération et la stabilité à l’échelle régionale.

Aujourd’hui, des conflits frontaliers localisés portant sur le contrôle des ressources, notamment des eaux d’irrigation et des pâturages, rongent de plus en plus les relations locales, régionales et internationales.

Alors que la majeure partie du monde redécouvre cette région oubliée grâce à l’initiative monumentale « Belt and Road » (Nouvelle route de la soie) mise en œuvre par le gouvernement chinois, en 2019, Nicholas McGrath de la Fondation Aga Khan (AKF) s’est rendu dans les régions frontalières agitées de la République kirghize, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan pour en savoir plus sur la façon dont l’AKF et ses partenaires s’efforcent d’aider les communautés habitant ces zones traversées par l’ancienne route de la soie à relever les défis complexes auxquels elles sont confrontées.

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Le responsable du service des eaux de la vallée de Ferghana, dans l’oblast de Osh, explique comment les nouveaux canaux d’irrigation en béton permettent d’acheminer l’eau plus loin et plus rapidement sans que celle-ci soit absorbée dans le sol.
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AKDN / Nicholas McGrath

Des frontières complexes, des communautés divisées

Même si l’Asie centrale a connu une période d’industrialisation massive et d’investissements dans les infrastructures et les services publics à l’ère soviétique, l’URSS a laissé derrière elle un héritage complexe de tensions ethniques et de problèmes environnementaux.

Les communautés ouzbèkes, kirghizes et tadjikes vivent souvent de part et d’autre des frontières tortueuses et centralisées qui sillonnent la région et dont la gestion s’avère de plus en plus délicate, alors qu’elles restent pourtant dépendantes de sources naturelles communes, notamment des terres et de l’eau.

Ce nouveau découpage a donné naissance à des enclaves prises au piège, concentrées autour des frontières fragiles de la République kirghize, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan. Le responsable du service des eaux de la vallée de Ferghana, du côté kirghize de la frontière avec l’Ouzbékistan, explique la situation : « Ici, une importante partie de la population est ouzbèke. Le reste des habitants sont kirghizes. Nous avons tous grandi ensemble. Nous sommes les mêmes personnes, et beaucoup d’entre nous ont de la famille de l’autre côté de la frontière. Ma sœur s’est mariée avec un homme ouzbek et vit en Ouzbékistan. »

Déjà soumises à une intense pression, les eaux d’irrigation qui servent à cultiver le blé, la principale céréale de la région, et les terres qui servent de pâturages pour le bétail ont dû être partitionnées au travers de ces frontières complexes. Il continue :

« Pendant l’ère soviétique, les populations étaient collectivisées, et l’eau était acheminée directement vers les coopératives agricoles. Après la chute de l’URSS, le système de gouvernance des ressources en eau a implosé. Les familles se servaient en eau comme bon leur semblait. Les canaux d’irrigation ont subi des dégâts importants. »

Dans l’effondrement qui s’en est suivi, les budgets gouvernementaux alloués par Moscou et dont bénéficiaient ces pays ont disparu du jour au lendemain, et la transition d’un modèle de services publics gratuits vers une économie de marché a entraîné la création d’associations d’usagers de l’eau (WUA) gérées par les communautés pour soulager la pression sur les gouvernements locaux.

Un membre d’une WUA du district de Osh précise : « Le gouvernement local n’avait plus les moyens de gérer les ressources en eau. Auparavant, l’eau était gratuite, mais petit à petit, des frais ont été instaurés. Évidemment, cela a entraîné beaucoup de résistance de la part des usagers, qui disaient ‘Pourquoi devrions-nous payer pour de l’eau que Dieu nous donne ?’ Nous avons dû créer un comité de médiation afin de résoudre les conflits portant sur l’accès à l’eau au sein de la communauté. »

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Grâce aux nouveaux canaux d’irrigation, davantage d’agriculteurs peuvent accéder à l’eau, ce qui permet une distribution plus équitable et l’atténuation des tensions autour de la gestion de cette précieuse ressource.
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AKDN / Christopher Wilton-Steer

Les WUA sont élues en assemblée, et les agriculteurs locaux paient une petite cotisation pour en être membres. Ces associations sont présentes de part et d’autre de la frontière. Aujourd’hui, elles jouent un rôle de médiation essentiel, garantissent l’accès à l’eau pour tous les usagers et évitent la naissance de conflits liés aux ressources présentes sur leurs territoires respectifs.

Investir dans des plateformes de coopération

Avec le soutien du programme UKAID du Bureau des Affaires étrangères et du Commonwealth (FCDO), l’AKF a travaillé en collaboration avec le Programme de soutien au développement des communautés des régions de montagne (MSDSP) et des organisations communautaires comme CAMP Alatoo et l’Initiative Roza Otunbaeva (ROI), l’Université d’Asie centrale (UCA) et l’initiative Accelerate Prosperity afin de remédier aux sources de l’instabilité des ressources dans les zones frontalières entre la République kirghize et le Tadjikistan.

De 2016 à 2020, le programme « Améliorer la stabilité et la gestion des ressources naturelles au Tadjikistan et en République kirghize » a travaillé auprès d’organisations locales comme les WUA, les unions communautaires des consommateurs d’eau potable (CDWUU) et les associations de gestion des pâturages (PUA) afin d’améliorer l’accès et la gestion des eaux d’irrigation, de l’eau potable et des pâturages en réhabilitant des infrastructures existantes dans les zones frontalières gangrenées par les conflits. Au total, le programme a permis la réhabilitation de 109 sites.

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Du chlore est ajouté en très petites quantités dans les bidons afin de garantir la salubrité de l’eau.
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En parallèle, en étroite collaboration avec le service des eaux du Ministère de l’agriculture de la République kirghize, le programme s’est efforcé de renforcer les WUA et les organes de gouvernance locaux afin d’améliorer la gestion et la distribution de ces ressources naturelles partagées, atténuant ainsi l’instabilité potentielle et les conflits liés aux ressources en garantissant un approvisionnement et un accès plus stables.

Au cours de la dernière année du projet, l’initiative régionale de développement des entreprises Accelerate Prosperity a rejoint le programme afin de piloter une approche dont le but était de renforcer l’efficacité et la productivité des services proposés par les WUA et les CDWUU en les formant aux principes d’entrepreneuriat et de croissance commerciale.

En partenariat avec la ROI, le programme a également mis sur pied des crèches dans les pâturages (jailoos) en République kirghize afin d’offrir des services d’éducation aux enfants d’éleveurs lors des périodes de transhumance.

Plus de 300 000 Tadjiks et Kirghizes ont à ce jour bénéficié de ces diverses initiatives, qui ont notamment permis l’amélioration de canaux d’irrigation, de systèmes d’eau potable, de voies d’accès aux pâturages, mais également d’infrastructures pour le bétail, comme des sites vétérinaires et d’abreuvement.

Un responsable d’une WUA évoque les avantages de ce système : « J’ai d’abord entendu parler du projet à la télévision. Grâce au programme, nous avons bénéficié d’une formation et d’un encadrement, ce qui nous a permis de développer des compétences en comptabilité. Auparavant, nous n’arrivions pas à tenir les comptes à jour, et nous ne pouvions même pas nous verser un salaire. Aujourd’hui, nous pouvons collecter les cotisations en temps voulu, assurer un approvisionnement en eau constant aux usagers et nous verser un salaire. »

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Les membres d’une association d’usagers de l’eau de l’oblast de Osh comprennent à quel point ces groupes sont devenus essentiels pour leur garantir un accès à l’eau potable et éviter les conflits liés aux ressources.
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AKDN / Nicholas McGrath

Recadrer le conflit

Le programme a également engagé des travaux de recherche susceptibles de faire la lumière sur les problèmes sous-jacents et les moteurs de l’instabilité dans la région. Le projet de recherche-action qui a été mené a mis en évidence l’importance de recadrer le conflit. 

Comme l’explique la Dre Asel Murzakulova, directrice de recherche à l’UCA : « Les points de vue sont subjectifs, et seule la question du conflit ethnique semble ressortir. Mais en réalité, nous faisons ici face à un problème agricole qui existait déjà bien avant l’effondrement de l’URSS. Les terres sont déjà surexploitées. Si nous ne considérons la situation qu’au travers du prisme de la sécurité, nous passons à côté du fait qu’il s’agit essentiellement d’une question de gestion des ressources naturelles. »

Dans ce contexte, la chercheuse souligne le besoin de considérer le problème comme une « crise agricole » :

« Il existe des conflits entre les villages kirghizes et ouzbeks, mais également entre les différentes WUA. Il ne s’agit pas seulement d’un problème ethnique, mais également d’un problème de gestion des ressources naturelles, et cela touche tous les habitants. Ils ont besoin d’aide immédiatement, ils ne peuvent pas attendre. La région entière est pauvre en eau et en ressources et attend des solutions. La région de Batken présente le plus haut taux d’émigration et de pauvreté de la République kirghize. Vient se greffer à tout cela le changement climatique, qui ne fait malheureusement qu’intensifier la pression sur ces ressources », explique la Dre Murzakulova.

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« Les points de vue sont subjectifs, et seule la question du conflit ethnique semble ressortir. Mais en réalité, nous faisons ici face à un problème agricole », selon la Dre Murzakulova, directrice de recherche à l’UCA.
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AKDN / Nicholas McGrath

Renforcer les relations et la coopération pour l’avenir

Récemment, le rythme impressionnant avec lequel l’Ouzbékistan s’ouvre et propose des réformes constitue peut-être un exemple de ce qu’il est possible d’accomplir si les relations et la coopération venaient à être renforcées à l’échelle régionale.

En investissant dans les organisations de la société civile locale et en cherchant à pousser les communautés à coopérer dans la gestion de leurs ressources naturelles partagées, l’AKF, le MSDSP et leurs partenaires renforcent des institutions qui peuvent à leur tour constituer des plateformes locales et régionales de coopération.

Face aux défis existentiels qui émergent en raison du changement climatique, à l’initiative « Belt and Road », et maintenant aux retombées sociales et économiques de la pandémie de COVID-19, ces institutions et groupes civiques deviendront de plus en plus importants pour assurer la résilience et l’adaptabilité de ces communautés transfrontalières trop souvent marginalisées qui vivent au cœur de l’Asie centrale.

Ce texte est une adaptation d’un article publié sur le site internet de la Fondation Aga Khan (Royaume-Uni).