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  • La Vice-Secrétaire générale des Nations Unies, Amina J. Mohammed, prononce la Conférence annuelle sur le pluralisme 2019.
    AKDN / Sergio Garcia
Conférence annuelle sur le pluralisme 2019 du Centre mondial du pluralisme

Votre Altesse l'Aga Khan,
Excellences,
Monsieur le Président de l’Assemblée,
Mesdames et Messieurs,
Et je vois de nombreux amis dans l’auditoire ce soir.

Quel grand plaisir et privilège d’être avec vous ce soir pour parler du pluralisme et de sa place prépondérante dans le travail des Nations Unies, et notamment dans le cadre du Programme de développement durable à l'horizon 2030. C’est également une merveilleuse occasion de nous réunir dans ce Centre, un édifice d’une réelle beauté dont les jardins, les cours et les deux instituts de recherche nous aident à combler le fossé entre l’islam et les cultures occidentales. J’aimerais remercier le GCP - nous entendons beaucoup d’acronymes lors de cet événement, et en voilà un de plus pour qualifier le Centre mondial du pluralisme - ainsi que l'imamat ismaili de m’offrir cette occasion de m’exprimer, mais aussi pour tout le travail incroyable que vous faites pour favoriser le pluralisme, la diversité, l'inclusion et un monde meilleur et plus pacifique pour tous. 

La tension entre l'unité et le pluralisme, entre l’ensemble et ses composants, est débattue par les penseurs et les philosophes depuis des milliers d’années. 

Il y a deux millénaires, l’Empereur indien Ashoka le Grand appelait déjà à des relations harmonieuses entre les peuples de toutes les religions et au respect des écritures des uns et des autres. 

Aux Nations Unies, nous avons un magnifique tapis offert par le peuple d’Iran et sur lequel est inscrit le poème connu sous le nom de Bani Adam ou Les enfants d’Adam, écrit par le grand poète persan Saadi. En voici une partie : 

« Si la misère des autres te laisse indifférent,
Il est impensable de t'appeler un être humain »

Lors de cette même rencontre l’année dernière, la spécialiste en religions Karen Armstrong a déclaré que la première chose qui l’avait attirée au sujet de l’islam était son pluralisme et le fait que le Saint Coran n’énumère pas seulement tous les grands prophètes des religions abrahamiques, mais qu’il les accepte également comme prophètes de l’islam. En effet, le pluralisme, le respect de la différence et l’éthique d’une humanité commune partagée sont des caractéristiques de beaucoup de nos différentes cultures et religions.

L’Afrique, mon propre continent, abrite certaines des sociétés les plus pluralistes du monde, comptant de nombreux groupes tribaux, ethniques, culturels et religieux, différentes traditions et des peuples divisés selon des réalités urbaines et rurales. 

Le pluralisme fait partie de l’ADN des Nations Unies. Notre Charte, notre document fondateur, déclare que « Nous, peuples des Nations Unies », sommes « résolus à pratiquer la tolérance, à vivre en paix l'un avec l'autre dans un esprit de bon voisinage ». 

Aujourd'hui, je ne m’étendrai pas sur le débat philosophique autour du pluralisme. Je pense que l’argument en sa faveur a été largement défendu et a gagné, même si nous devons toujours rester vigilants. 

Toutefois, alors que ce débat théorique est terminé, il nous reste encore un long chemin à parcourir avant de pouvoir dire que notre monde est à la hauteur de cette promesse. Dans certains cas, il existe des obstacles historiques et culturels, de la méconnaissance ou des incompréhensions, et dans d’autres, il s’agit d’une question de volonté politique, et je dirais même de fossé générationnel.

Aujourd'hui, j’aimerais aborder ce fossé entre les paroles et les actes, entre les idéaux du pluralisme et les politiques et stratégies qui nous permettront d’en récolter les fruits dans notre vie quotidienne.

J’aimerais faire le lien entre le pluralisme et le travail de terrain effectué par les Nations Unies à travers le monde en faveur des droits de l'homme, de l'inclusion et du respect de la diversité. Ces éléments constituent, selon moi, la seule manière de ne laisser personne de côté et de relever efficacement les défis internationaux auxquels nous sommes confrontés afin de faire progresser la paix et la prospérité pour tous. 

Excellences, Mesdames et Messieurs, chers amis,

Nous avons intégré le principe de l'inclusion, un terme largement synonyme de pluralisme, dans le cadre de travail de l’ONU et de notre programme international actuel, celui des Objectifs de développement durable (ODD). De fait, l’un des 17 objectifs est consacré à la constitution de sociétés pacifiques et inclusives. Je ne dirais pas que ces deux notions sont distinctes, mais les sociétés sont plus pacifiques parce qu’elles sont inclusives. De plus en plus de données prouvent que dans les régions où la diversité et l’inclusion, et notamment l'inclusion des femmes, sont plus importantes, le PIB est plus élevé, les gouvernements sont plus réactifs, les résultats financiers sont meilleurs, la stabilité est plus importante et la paix et le développement plus durables. Mais si l’analyse de rentabilisation en faveur de l'inclusion est claire, nos actions d’aujourd'hui ne le reflètent toujours pas. 

Bien que de nombreux dirigeants se déclarent favorables à l'inclusion, le fait est que nous subissons actuellement les conséquences de l’exclusion. L'intolérance, l’exclusion, le besoin de dominer les autres et le non-respect de la différence sont profondément enracinés dans beaucoup de nos politiques et systèmes politiques, économiques et sociaux. 

Nous avons créé un monde dans lequel, selon une étude récente, d’ici 2030, le pour cent le plus riche de la population pourrait contrôler les deux tiers de la planète. Le pouvoir économique et, dans de nombreux cas, politique, se retrouve souvent entre les mains d’un petit nombre de personnes. Les droits des femmes et des filles, mais aussi des minorités et des populations marginalisées de tout type, sont systématiquement bafoués. Dans de nombreux cas, les personnes qui sont au pouvoir s’accrochent à celui-ci par tous les moyens et beaucoup trop longtemps, et je crois qu’elles le font souvent par crainte d’être elles-mêmes exclues.

Les inégalités atteignent des niveaux alarmants et grandissent au sein et entre nos pays. Après une décennie de baisse, le nombre de personnes souffrant de faim chronique dans le monde a récemment recommencé à augmenter, et ce malgré l’abondance de nourriture pour tous. 

Nous avons créé un monde dans lequel nous définissons la sécurité par le renforcement des frontières, l’exclusion des autres et l’accumulation des armes. Cela se reflète dans les dépenses militaires internationales de l’an dernier, estimées à 1,8 billion de dollars, et dont ne serait-ce qu'une petite partie pourrait permettre de rendre la dignité et d’offrir des perspectives aux personnes les plus vulnérables de la planète.

Nous avons créé un monde dans lequel l’ethno nationalisme, l'intolérance, la discrimination et la violence envers les femmes, nos mères, nos sœurs, nos grands-mères, les minorités et les migrants, les réfugiés et toutes les personnes perçues comme différentes ou comme « les autres », sont en augmentation. L’espace civique rétrécit, les droits fondamentaux sont en danger, les choses que nous avons souvent tenues pour acquises, les activistes et les journalistes sont pris pour cibles et les campagnes de désinformation et l’incitation à la haine se répandent comme une trainée de poudre sur les réseaux sociaux.

Cette incitation à la haine devient de plus en plus courante dans de nombreux pays et régions, qu'il s’agisse de démocraties libérales ou d’États autoritaires. Les constitutions qui s’appuient sur le pluralisme et le respect de la différence sont déstabilisées par les attaques de différents groupes et minorités.

L’accès à l’information est organisé de manière individuelle, de sorte que nous vivons des vies fragmentées, dans nos propres chambres d’écho médiatique, où les actualités et la publicité reflètent et renforcent notre perspective supposée du monde. À moins que nous ne décidions nous-mêmes d’aller vers les autres, nous ne sommes ainsi pas exposés, comme c’était le cas auparavant, à des points de vue et des arguments différents qui remettent en question nos croyances.

Les attaques contre les lieux de culte sont parmi les exemples les plus choquants du manque de respect les uns pour les autres et pour notre humanité commune, et malheureusement, elles se multiplient. Au cours des seuls derniers mois, nous avons été témoins d’épouvantables attaques dans des mosquées en Nouvelle-Zélande, dans des églises au Sri Lanka et dans des synagogues aux États-Unis. 

Un nombre record de personnes se déplacent dans le monde afin de fuir les conflits, la sécheresse, la pauvreté et le manque de perspectives d’avenir. En parallèle, les réfugiés et les migrants sont attaqués physiquement, mais aussi de manière rhétorique par de faux récits qui les relient au terrorisme et les tiennent pour responsables de nombreux maux de nos sociétés. 

Jour après jour, des millions de femmes et de filles sont confrontées à l'insécurité et à la violation de leurs droits fondamentaux. La violence est utilisée pour renforcer le patriarcat et les inégalités entre les sexes et dicter le rôle des femmes dans notre société. L’exclusion de la moitié de notre population ne touche pas seulement nos mères, nos filles et nos sœurs, elle touche chacun de nous et perturbe nos sociétés et nos systèmes économiques.

Nous avons créé des économies qui attachent de l’importance à des activités parfois contestables, voire destructrices, mais qui n’accordent en revanche aucune valeur monétaire au travail quotidien qui s’effectue au sein de nos foyers, là où se reflète la qualité de notre société. 

Nous observons cette même dévalorisation des fondations de la société dans la manière dont nous traitons depuis des années notre environnement naturel, notre maison à tous. Les arbres ont plus de valeur s'ils sont utilisés comme matériaux de construction que s'ils restent à leur place dans les forêts. La déforestation, la surpêche, le changement climatique et la pollution entraînent des dommages sans précédent sur notre filet de sécurité naturel, pourtant, ces facteurs sont déterminés par la logique des modèles et des avantages économiques. En conséquence, en tant qu’espèce, nous sommes désormais face à une crise existentielle et sommes directement responsables de la menace qui pèse sur des millions d’autres espèces qui pourraient venir à disparaître au cours des prochaines années.

La crise climatique sème le chaos dans certains des pays et des régions les plus vulnérables, tandis que d’autres continuent impunément à brûler les énergies fossiles et à accroître les émissions de gaz à effet de serre. Aujourd'hui, personne n’allumerait une cigarette dans une pièce où se trouve un enfant ayant des difficultés respiratoires, pourtant, les pays développés continuent à largement favoriser les conditions qui provoquent des sécheresses et des inondations à l’autre bout du monde, et ce dans le mépris total des droits des autres. Nous avons perdu de vue notre humanité commune et notre interdépendance les uns envers les autres et envers cette planète qui nous donne la vie.

Je tiens à souligner que rien de tout cela n’est arrivé par accident. Il s’agit du résultat final de systèmes qui ont été constitués par les hommes, et j’insiste bien sur le terme « hommes », car si des femmes avaient été aux commandes, nous ne serions probablement pas dans la même pagaille. Ces systèmes sont largement fondés sur l’exclusion, la marginalisation et la discrimination, ainsi que sur la priorisation des profits à court terme de quelques-uns sur les droits et intérêts à long terme de toutes les générations futures.

Il est capital que nous réordonnions nos priorités, tout comme une réorganisation de nos systèmes économiques, politiques et sociaux est nécessaire, si nous souhaitons vraiment récolter les bénéfices de l'inclusion et nous sortir, nous et notre planète, de toujours plus d'inhumanité et d’avilissement.

Excellences, chers amis, Mesdames et Messieurs, 

Nous vivons à une époque difficile, confrontée à de multiples vents contraires. Les nouvelles ne sont cependant pas toutes mauvaises. De nombreux éléments nous montrent que les efforts mondiaux portent leurs fruits, et que nous pouvons encore protéger nos sociétés et notre planète et inverser le cours de cet effondrement. Après tout, comme je l’ai dit il y a quelques instants, tout ceci a été provoqué par l'homme.

Comme Steven Pinker l’a dit, notre monde s’améliore, mais pas aussi rapidement que nous l’espérions. Une grande partie des preuves de progrès que nous observons ne correspond ainsi pas à la réalité des défis et, dans bien des cas, nous sommes au point mort. Mais au fil du temps, la violence a connu une baisse régulière, alors que l’espérance de vie est en augmentation, l’extrême pauvreté diminue et l’alphabétisation atteint des niveaux historiques. Il y a une plus importante prise de conscience quant aux droits de l’homme, et dans certains pays du moins, les minorités de tout type jouissent d'une meilleure protection juridique que jamais auparavant.

Prenons par exemple le Protocole de Montréal sur la protection de la couche d’ozone. Ce traité international est entré en vigueur en 1989 après que des climatologues ont découvert un trou dans la couche d’ozone au niveau de l’Antarctique. Depuis, le trou se referme progressivement et, selon des estimations, la couche d’ozone retrouvera son niveau de 1980 entre 2050 et 2070. Voilà la marque d'une coopération mondiale.

Comme Son Altesse l’a rappelé, j’étais à l’origine sceptique quant aux Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), mais j’ai fini par les considérer comme le point de départ et non la ligne d’arrivée de ce que nous voulions atteindre. Ils ont été acceptés par tous les pays en 2000. Ils ont entraîné l’un des mouvements anti-pauvreté les plus efficaces de l’histoire ; du moins dans mon pays, où nous avons réussi à mettre de côté un milliard de dollars par an afin de l’investir en faveur de la population. Ils ont permis de faire sortir plus d’un milliard de personnes de l’extrême pauvreté, de faire des progrès contre la faim, de permettre à plus de filles que jamais d’aller à l’école et de protéger notre planète. Les OMD ont engendré de nouveaux partenariats, ont galvanisé l’opinion publique et ont refaçonné les processus de prise de décisions dans les pays développés comme dans les pays en développement. 

C’est un pluralisme mondial exprimé sous la forme du multilatéralisme qui a permis d’atteindre ces objectifs. Et je pense que ce pluralisme peut nous permettre d’aller tellement plus loin. 

Depuis la création de l’ONU, il est de plus en plus largement admis que les défis majeurs ne peuvent être résolus par les pays agissant seuls. Alors que nous sommes confrontés à un nombre croissant de défis qui ne se limitent pas à nos frontières nationales, tels que le changement climatique, la propagation des conflits et les épidémies, nous avons plus que jamais besoin d'institutions régionales et internationales afin, je pense, de renforcer notre réponse collective à ces défis.

Toutefois, le multilatéralisme peut être victime de son propre succès. Nous avons cessé de le considérer comme une priorité et un défi en constante évolution qu'il faut relever, faire connaître et relancer. Nous avons commencé à le tenir pour acquis. Nous observons ce phénomène dans les sociétés et les communautés qui se replient sur elles-mêmes, oubliant les enseignements du passé. Des institutions mondiales doivent défendre des valeurs mondiales. Pour ce faire, ces institutions, mais aussi nos partenaires, doivent évoluer. Car nous devons nous adapter au 21e siècle. 

Sa Sainteté le Pape a dénoncé une mondialisation de l’indifférence. Je pense que nous devons supplanter ce phénomène par une mondialisation de la solidarité.

Il y a quatre ans, en 2015, alors que nous arrivions à l’échéance des Objectifs du Millénaire pour le développement, l’ONU a lancé et coordonné un dialogue mondial sur nos priorités. Tous les pays se sont accordés sur le fait que nous devions intensifier nos efforts. 

En résultat, nos 193 pays membres ont consenti le nouveau Programme de développement durable à l'horizon 2030, notre feuille de route transformationnelle pour les peuples, la planète, la prospérité, la paix et les partenariats au cours des 15 prochaines années. Cela fait déjà quatre ans que cette initiative a été lancée. 

Ce programme partagé est le reflet d’un changement radical. Les Objectifs de développement durable sont centrés sur l’être humain et sont interconnectés. Plus important encore, ils sont universels, intégrés, inclusifs et se renforcent mutuellement. Aucun objectif n’est isolé, chacun d’entre eux étant inextricablement lié aux autres pour contribuer à sa mise en œuvre générale. Bien que je doive dire que je considère le cinquième objectif comme un point d’amarrage pour les 16 autres. Celui-ci est très important pour notre humanité.

Il reflète effectivement la réalité des défis de développement sur le terrain, où les personnes qui vivent dans la pauvreté et la faim sont aussi celles qui risquent le plus de souffrir d'un mauvais accès au logement, à l’éducation, à des soins de santé, à une eau potable et à des installations sanitaires de qualité. Par exemple, une jeune fille est moins susceptible d’aller à l’école si ses parents n’ont pas les moyens de payer les fournitures scolaires ou si elle n’habite dans un logement sûr. 

Le Programme à l’horizon 2030 s’attaque à tous ces problèmes en abordant leurs causes profondes d’une manière bien plus holistique. Les Objectifs de développement durable ont été préparés par tous les pays, ce qui impliquait que tous apportent leur contribution, les pays développés comme ceux en développement, afin d’améliorer la vie de tous les êtres humains et que personne ne soit laissé de côté. 

Le Programme à l’horizon 2030 insiste sur l'inclusion et l’interdépendance, ainsi que sur l’obligation morale envers les membres les plus vulnérables de notre société par l'intermédiaire du principe « ne laisser personne de côté », et fait contrepoids aux forces qui engendrent toujours plus de polarisation, de tribalisme et de fragmentation sociale. Il reflète un effort conscient de construire et de restaurer l'infrastructure démocratique de notre monde, nos relations, notre contrat social et nos obligations les uns envers les autres. 

L’ambition fondamentale du Programme à l’horizon 2030 est de voir un monde qui offre à tous dignité, bien-être et perspectives d’avenir ; des facteurs qui ne relèvent pas de la mesure de notre PIB, mais qui sont enfin reconnus comme des éléments cruciaux d'une bonne gouvernance. La prise en compte de la qualité de vie et du bien-être dans de nombreux budgets autour du monde fait partie des signes que nous considérons comme encourageants pour notre famille humaine. 

Le Programme à l’horizon 2030 nécessitera une évolution des mentalités, et que nous acceptions de voir plus loin que notre PIB pour mesurer notre bien-être. Il nécessitera également que nous redéfinissions les priorités de nos systèmes économiques afin qu’ils améliorent les vies et qu’ils leur donnent un sens. La principale exigence ici est une volonté politique des dirigeants à faire évoluer la gouvernance de nos économies et de nos systèmes commerciaux afin de les rendre plus inclusifs et équitables. 

Bien que les ODD soient mondiaux, ils reflètent aussi bien les valeurs universelles que les institutions et les traditions culturelles locales et traditionnelles. Par exemple, nous voyons les valeurs de la foi islamique, ma religion, se refléter dans plusieurs de ces objectifs consacrés à la justice environnementale, à la nature et à l'interdépendance des éléments. 

L’ONU elle-même est en train d’évoluer afin de soutenir les pays dans la mise en œuvre de ce projet mondial ambitieux et s’adapte à l’objectif qu’ils se sont fixé. Sous la direction d’António Guterres, nous avons lancé un processus de réforme du système de développement, mais aussi de la paix et de la sécurité, afin de mieux nous positionner pour aider et accompagner les gouvernements dans la concrétisation de ces 17 buts et objectifs transformationnels. L’ONU se place elle-même au cœur de la réalisation du Programme à l’horizon 2030, qu’il s’agisse d’offrir une expérience technique ou de parvenir à un accord international sur les accords financiers qui seront essentiels à cette concrétisation. 

Nous avons lancé ce processus de réforme afin d’assurer une représentation plus diversifiée, une nouvelle stratégie de parité entre les sexes visant au recrutement et à la fidélisation de personnel féminin à tous les niveaux, et notamment aux postes de direction, afin que nous observions une égalité même au sommet de notre hiérarchie. Nous l’avons également lancé afin de renforcer les initiatives visant à assurer une représentation géographique beaucoup plus équitable, car tout un chacun dans le monde devrait faire partie des Nations Unies et être activement représenté dans les classes dirigeantes au niveau national. Nous ne sommes plus qu’à quelques mois d’atteindre cette parité au sein de notre haute direction ; ce sera la première fois en sept décennies. L’année prochaine, nous célébrerons nos 75 ans. Nous devons donner l’exemple et monter l'importance de la diversité et de l'inclusion qui reflètent la réalité de notre monde. 

 

Excellences, Mesdames et Messieurs, chers amis, 

Je vous ai présenté une vue d’ensemble. Mais ce projet ne sera couronné de succès que si chacun d’entre nous, individuellement et collectivement, devient partie intégrante de cette initiative. 

La réalisation des Objectifs de développement durable doit commencer là où les personnes se connectent entre elles : la famille, la communauté, le lieu de travail, les écoles et les cliniques médicales, les petites entreprises, les médias et les universités.

C'est là que ce changement radical et nécessaire devra s’opérer pour concrétiser le Programme à l’horizon 2030. Par ce changement dans les mentalités, nous devrons nous éloigner de cet état d’accaparement des ressources par quelques-uns et d’exclusion du plus grand nombre pour nous diriger vers un modèle fondé sur l’interdépendance des uns et des autres et avec notre environnement. Il sera également nécessaire que ce changement se produise au niveau des solutions politiques, afin de les faire passer du modèle du jeu à somme nulle à un modèle fondé sur des gains mutuels, mais aussi au niveau de la sécurité, qui ne devra plus répondre à une définition caractérisée par l’accumulation d’armes et le renforcement des frontières, mais par des sociétés résilientes et le respect mutuel les uns pour les autres, et en particulier pour notre planète.

Ce changement doit commencer au niveau de nos systèmes éducatifs. Et comme nous l’avons abordé au cours des deux derniers jours, l’éducation est un domaine dans lequel nous devons réellement repenser la façon dont nous occupons la planète aujourd'hui. Nous continuons à construire des écoles en briques et en ciment et à favoriser l’apprentissage par cœur sans aucun esprit critique en nous basant sur des manuels scolaires surannés. Nous préparons nos jeunes à vivre dans un monde qui n’est plus, plutôt que de leur enseigner l'usage de la technologie, la pensée critique, le bien-être, l’éthique et la responsabilité partagée, qui sont nécessaires pour le monde d’aujourd'hui et de demain.

Le Programme à l’horizon 2030 est mondial et universel, certes, mais il nécessitera des actions à tous les niveaux. Cette initiative a particulièrement besoin de l’encadrement et des conseils d'institutions religieuses et philanthropiques qui travaillent aux niveaux local, national et régional, mais qui existent à de nombreux niveaux internationaux et qui peuvent redonner un sens à notre humanité commune.

Le philosophe Kwame Anthony Appiah a écrit à propos de l’appartenance à « une famille, un quartier, une pluralité de groupes identitaires qui coïncident, à une spirale qui englobe toute l'humanité ». Selon lui, ce concept exige que nous représentions de nombreuses choses, car nous sommes nous-mêmes beaucoup de choses à la fois. 

Ces idées ont une résonnance particulière pour moi. Mon histoire personnelle foisonne d'identités multiples, du Nigéria au Royaume-Uni et inversement, du secteur privé au gouvernement et aux Nations Unies. 

Je suis une mère et une grand-mère d’origine africaine, j’ai des enfants nigérians, britanniques, et syriens, des petits-enfants brésiliens... Mais je suis aussi une ancienne Ministre du gouvernement, un poste que je n’aurais jamais cru occuper. J’ai toujours voulu retourner dans mon pays pour y mettre en œuvre les ODD, mais les responsabilités du Ministère de l’environnement, qui dans mon pays était considéré par manque d'une meilleure expression de « dame poubelle », tournaient véritablement autour des déchets. Cependant, en l’espace de 18 mois, le Nigéria a émis la première obligation verte nationale, et j’ai entendu dire la semaine dernière qu’une deuxième avait été émise et qu’elle était sursouscrite, rien n’est donc impossible. Voilà pourquoi, en tant qu’ancienne Ministre du gouvernement, mais aussi que survivante de violences domestiques, musulmane fidèle, petite-fille d'un Ministre presbytérien et deuxième fonctionnaire à l’échelle internationale, j’appartiens à ce monde en toute modestie. Je suis aussi allée à l’école élémentaire. Et je pense que c’est important, car souvent, nous oublions de regarder en arrière pour comprendre ce qui a créé le sentiment d’insécurité qui plane sur le monde aujourd'hui et qui a engendré conflits et terrorisme. Petite, je suis allée à l’école à Maiduguri. Maiduguri est une ville située au nord-est du Nigéria et est aujourd'hui le bastion de Boko Haram. Les blettes peinent à y pousser, la ville meurt à petit feu, et on y voit donc l’exacerbation de la pauvreté et du changement climatique.

Anthony Appiah et moi-même sommes peut-être des représentants du pluralisme, mais nous incarnons tous de nombreuses identités différentes. Le développement des tests ADN le prouve de la manière la plus littérale qui soit, mais c’est un fait qui se vérifie également à l’échelle sociale et culturelle. Il n’existe pas une seule culture homogène dans notre monde, il en existe seulement certaines qui sont plus ou moins honnêtes quant à leur histoire. Et je suis heureuse de dire que nos hôtes d’aujourd'hui, le Portugal et le Canada, font partie des pays les plus honnêtes à cet égard. Je vous félicite pour cette prise de position, car c’est le type de leadership donc nous avons sincèrement besoin à notre époque.

Le Portugal, où se situe le Siège de l'imamat ismaili, a considérablement contribué en faveur de l'ouverture, de la diversité et du pluralisme à travers le monde. L'histoire des découvertes, de l’ouverture et de la connexion de ce pays occupe une place prépondérante dans sa culture. Pendant des siècles, la Péninsule Ibérique a été le théâtre d’une bataille entre deux des trois grandes religions du monde, ce qui a légué à cette nation un héritage d'interdépendance et un profond respect pour la différence culturelle. 

Je ne peux évidemment pas parler du Portugal sans mentionner notre Secrétaire général, mon collègue et ami António Guterres, un fier citoyen portugais qui, je peux vous l’assurer, ne manque jamais une occasion de nous vanter les qualités particulières et uniques de votre pays et parfois même, lors d'un mauvais jour à l’ONU, de sa nourriture ! Il veut alors rentrer chez lui ! Mais il n’est pas le seul dans ce cas, car pour être honnête, moi-même je me languis parfois de la nourriture nigériane aux Nations Unies.

J’aimerais aussi mentionner le Canada, pays hôte du Centre mondial du pluralisme, qui est un véritable exemple en matière de respect de la diversité et des valeurs du pluralisme au sein de ses institutions et à travers tout le tissu de sa culture. L'identité nationale pluraliste du Canada se reflète dans son approche d’accueil des réfugiés et constitue un élément fondamental de la relation de ce pays avec Son Altesse l'Aga Khan et, bien sûr, le Réseau. Aucune société n’est parfaite. La plupart des nations, si ce n’est toutes, ont défini leurs frontières par la guerre ou la conquête, laissant derrière elles de nombreuses injustices historiques qui remettent vraiment en question nos identités. C’est la manière dont un pays aborde ces défis qui met en exergue ses valeurs. 

Aussi difficile que cela puisse être, les efforts mis en œuvre par le Canada pour aborder sa propre relation avec les peuples autochtones des Premières Nations dans un esprit d’honnêteté et de réconciliation sont un exemple de ce leadership.

Enfin, je voudrais féliciter le Réseau Aga Khan de développement et ses institutions pour leur travail mené au nom de certaines des communautés les plus démunies et les plus marginalisées du monde. Vous combinez un fondement éthique solide avec le respect de l’environnement et un engagement à soutenir des sociétés au sein desquelles chaque citoyen, chaque personne, quelles que soient ses différences culturelles, religieuses ou ethniques, peut exploiter tout son potentiel. C’est une véritable démonstration de la force de la diversité.

Cette approche consistant à soutenir tous les membres d'une communauté afin que chacun soit plus fort illustre les paroles de Son Altesse l'Aga Khan, qui a un jour dit que le pluralisme n’est pas simplement un atout ou une condition préalable au développement, mais une nécessité vitale pour notre existence. Je ne peux qu’être d’accord avec une telle affirmation. Depuis des décennies, vous ne cessez de vous exprimer en faveur du pluralisme, de l'inclusion et du respect de la diversité. Nous avons besoin de vous aujourd'hui plus que jamais. Alors si vous songiez à prendre votre retraite, ne le faites pas... !

Je vous suis sincèrement reconnaissante pour votre engagement et je suis impatiente de travailler à vos côtés, auprès du Réseau et du Centre mondial du pluralisme. Je le suis également envers beaucoup d’entre vous qui sont dans cette salle aujourd'hui, et avec qui nous avons mis en place de très importants partenariats. J’espère que nous pourrons développer ce réseau, car il n’y a pas d’époque plus importante que celle-ci pour tenter d’accomplir ce qui nous semble tout bonnement impossible avec les vents contraires auxquels nous sommes confrontés. Nous devons affronter la réalité avec courage et audace. Nous devons voir nos ambitions comme réalisables, car nous en avons les moyens. Et en fin de compte, nous avons besoin de nous rassembler pour combler ce fossé et nous avons besoin de continuer à donner de l’espoir aux nombreuses personnes aujourd'hui désespérées. C’est possible, car comme Nelson Mandela l’a un jour dit, « cela semble toujours impossible, jusqu’à ce qu'on le fasse ». Et je pense que nous pouvons le faire. Je vous remercie infiniment de m’avoir fait l’honneur de pouvoir m’adresser à vous aujourd'hui.

Merci.