Vous êtes ici

Vous êtes ici

  • Des habitants de Khorog, au Tadjikistan, se réunissent dans le cadre d’un processus de planification participative en 2018. L’AKAH s’est penchée sur l’expérience d’urbanistes actifs dans le monde en développement afin d’en apprendre davantage sur les méthodes qu’ils ont employées pour faciliter l’implication des communautés pendant la pandémie.
    AKDN
Agence Aga Khan pour l'habitat
Cinq recommandations pour faciliter le processus de planification participative pendant une pandémie

Malgré les mesures de confinement et de distanciation physique imposées en raison de la pandémie de COVID-19, les urbanistes et les architectes ont poursuivi leur travail afin de soutenir les communautés vulnérables à travers le monde. Hormis la priorité de protéger la santé, la sécurité et les moyens de subsistance de chacun, cette crise est l’occasion de repenser la manière dont nous planifions, concevons, développons et gérons nos villes, et pour les urbanistes de réexaminer les outils et techniques qu’ils emploient pour renforcer la résilience des communautés dans le besoin.

Dans un tel contexte, comment les architectes ont-ils continué de travailler auprès des communautés ? Comment ont-ils amélioré leurs outils de planification participative ? Qu’ont-ils appris ?

L’Agence Aga Khan pour l’habitat (AKAH), une agence du Réseau Aga Khan de développement (AKDN), s’est penchée sur l’expérience d’urbanistes actifs dans le monde en développement pour répondre à ces questions et éclairer son propre travail durant la pandémie. Vous retrouverez les témoignages de Rahul Srivastava, cofondateur du cabinet Urbz (Inde), de Jacqueline Cuyler, directrice et cofondatrice du cabinet 1to1 – Agency of Engagement (Afrique du Sud), et de Vera Bukachi et Regina Opondo de l’organisation Kounkuey Design Initiative (Kenya).

akah-tajikistan-img_20201008_115908_3r.jpg

Afin de garantir la sécurité de ses ateliers communautaires, le cabinet 1to1 – Agency of Engagement travaille sur des surfaces nettoyables lors du processus de cartographie.
Copyright: 
Courtesy of 1to1 – Agency of Engagement

1. Utiliser des outils déjà approuvés lorsqu’on travaille à distance

Comme la plupart des entreprises qui ont dû modifier leur fonctionnement pour pouvoir poursuivre leurs activités tout en garantissant la sécurité de leurs employés, les professionnels du développement ont dû adopter des méthodes de travail à distance et se sont redirigés vers des plateformes en ligne afin de communiquer et d’organiser des ateliers. Bien que « rien ne remplace les échanges en personne », comme nous l’a dit Rahul Sriviasta alors que nous discutions de son travail à Dharavi, en Inde, les ateliers participatifs organisés à distance ont connu un succès retentissant.

En effet, après les premières semaines de télétravail, les communications internes et externes des organisations avec lesquelles nous avons échangé se sont avérées toujours opérationnelles, les responsables ayant même constaté que les nombreuses plateformes numériques disponibles apportaient une nouvelle dynamique à leurs activités. Les membres se sont mis à utiliser des formulaires en ligne, les réseaux sociaux, des logiciels de vidéoconférence, des outils de cartographie faisant la liaison entre un smartphone et un système d’information géographique (SIG) et bien plus encore. Cependant, les communautés se sont, elles, montrées quelque peu réticentes à l’idée de devoir adopter de nouveaux outils, et c’est dans ce contexte que les différentes organisations consultées ont découvert que les outils de mobilisation les plus efficaces étaient ceux que les communautés utilisaient déjà.

« Nous avons constaté que les plateformes existantes sont notre seul moyen de communiquer avec ces communautés, car personne ne veut télécharger une nouvelle application sur son téléphone juste pour nous parler. … Pour faire simple, si un outil n’est pas déjà mis en place, on peut faire une croix dessus », explique Jacqueline Cuyler.

S’il a été prouvé que les groupes de discussion des applications de messagerie constituaient le meilleur moyen de communiquer avec les communautés, mais également d’organiser le travail et de les encourager à y participer, les organisations se sont posé plusieurs questions : « Qui a accès aux smartphones et aux données au sein de ces communautés vulnérables ? » « Atteignons-nous suffisamment de personnes ? »

Alors que l’organisation Kounkuey Design Initiative aurait fourni des denrées alimentaires ou des produits d’hygiène lors de ses ateliers de planification communautaire avant la pandémie de COVID-19, elle offre désormais aux participants des pass mobiles et internet. L’organisation estime que la moitié des habitants de Kibera ont un smartphone et que, s’ils n’en ont pas, cette initiative facilite le partage d’appareils entre eux.

« Si une personne que nous avons identifiée n’a pas de smartphone, nous essayons de la mettre en contact avec quelqu’un qui en a un et lui fournissons également un pass mobile et internet pour qu’elle puisse s’impliquer », explique Vera Bukachi.

2. Ne pas sous-estimer les solutions économiques pour assurer la sécurité de chacun

Si une grande partie de leur travail s’est effectuée en ligne, chacune des organisations avec lesquelles nous avons échangé a continué à organiser des ateliers communautaires en présentiel, tout en appliquant les mesures de protection nécessaires. Jacqueline Cuyler nous a résumé les enseignements que son organisation a tirés lors de la mise en œuvre de ces ateliers communautaires très encadrés :

  • Suivre les dernières directives locales et de l’OMS et disposer des équipements nécessaires - masques, désinfectant pour les mains, stations de lavage des mains, etc.
  • Placarder des affiches et installer des tableaux d’affichage afin de rappeler aux participants les bonnes pratiques à adopter pour se protéger de la COVID-19.
  • Utiliser des surfaces lavables et plastifier tous les éléments qui seront touchés - placer des nappes transparentes sur les plans et dessins ou les imprimer sur du vinyle pour que les participants puissent travailler sur une surface facilement nettoyable.

akah-tajikistan-img_1926r.jpg

Le cabinet 1to1 – Agency of Engagement utilise des nappes en plastique transparentes nettoyables pour protéger les participants lors de ses ateliers.
Copyright: 
Courtesy of 1to1 – Agency of Engagement

3. De plus petits groupes facilitent l’implication de l’ensemble de la communauté

La restriction du nombre de personnes pouvant participer à un atelier était un important défi pour chacune des organisations, qu’il s’agisse de diviser les groupes par ensemble de moins de 10 personnes ou d’élire des délégués représentatifs pour chaque groupe communautaire. Cette mesure entraîne invariablement des contraintes : organiser plus d’ateliers et donc mobiliser plus de personnel, consacrer plus de temps pour gérer et compiler les résultats et engager plus de moyens financiers. La gestion des protocoles exige également l’implication de plus de personnel ; alors qu’auparavant, une seule personne dirigeait un atelier, six animateurs sont désormais nécessaires.

« Nous avons été complètement transparents avec nos donateurs et leur avons expliqué que cela prendrait plus de temps que prévu, et que cela impliquerait donc une augmentation des dépenses », explique Vera Bukachi.

Interrogée sur l’impact de ces mesures sur le degré de participation des habitants, Jacqueline Cuyler explique que si le nombre de participants a globalement diminué, la capacité de chacun à contribuer de manière constructive a en revanche augmenté.

« Les informations et le degré de participation sont bien plus riches du fait que beaucoup plus de voix arrivent à se faire clairement entendre. En effet, les personnes qui s’expriment d’habitude le plus ne couvrent plus la voix des autres, car nous sommes dans une configuration où seulement cinq ou dix personnes sont présentes et peuvent s’exprimer tour à tour, et plus dans des groupes où un seul représentant parlait pour les 50 autres participants. Les autres contributeurs ont désormais davantage de temps pour s’exprimer et disposent de leur propre espace pour présenter leur approche, leur idée ou leur proposition », explique-t-elle. 

4. La collecte des données est essentielle à la sécurité des citoyens

La collecte rapide d’informations importantes et de données précises est l’un des principaux objectifs du processus de planification participative. Lorsqu’ils travaillent auprès de communautés vulnérables, les professionnels du développement sont les mieux placés pour accéder à ces données et les utiliser pour sensibiliser au sujet d’initiatives ou de problèmes et remettre en question certaines mesures mises en place pour lutter contre la COVID-19. C’est ce qu’ont fait l’organisation Kounkuey Design Initiative et le cabinet 1to1 – Agency of Engagement.

Kounkuey Design Initiative a travaillé avec le King’s College London afin de cartographier les différentes initiatives de lutte contre la pandémie mises en œuvre à Kibera.

akah-tajikistan-kdi_intervention_map.jpg

Cartographie sous SIG des initiatives de lutte contre la COVID-19 lancées par la communauté – réalisation de l’organisation Kounkuey Design Initiative
Copyright: 
Courtesy of Kounkuey Design Initiative

« Cela va de l’approvisionnement en eau à l’envoi de ressources pédagogiques, car les écoles étaient fermées, en passant par la distribution de vêtements et de produits hygiéniques pour les femmes qui n’ont pas les moyens de s’en procurer. Autant de projets mis en place en réponse à la pandémie », explique Vera Bukachi.

Parmi ses nombreuses découvertes, l’organisation a constaté qu’il fallait neuf minutes aller-retour pour se rendre aux stations de lavage des mains pour 80 % des habitants, et encore plus pour les 20 % restants. Pour résoudre ce problème, et bien d’autres, plus de 270 initiatives ont été lancées et documentées, dont 105 menées à l’échelle locale. Ces données confirment qu’il faut cesser de voir les quartiers informels comme des zones de circulation active, alors qu’ils se placent plus souvent en première ligne de la lutte contre le virus.

D’une manière similaire, le cabinet 1to1 – Agency of Engagement a cartographié les stations de lavage des mains et les toilettes dans les quartiers informels de Johannesburg afin d’alerter les autorités sur la situation de ces zones et de déterminer si les mesures de confinement s’y appliquent de la même façon qu’ailleurs dans la ville. « Comment pouvons-nous espérer qu’une personne reste chez elle si selle n’a même pas de toilettes dans sa maison ? », explique Jacqueline Cuyler.

Les initiatives mises en place dans des situations d’urgence découlent généralement d’efforts concertés dans le cadre desquels la communication et le partage des connaissances deviennent essentiels pour assurer la sécurité des citoyens.

5. La confiance est essentielle

Si ces organisations ont pu mettre en œuvre leurs différentes initiatives, c’est parce qu’elles étaient déjà présentes au sein des communautés et qu’elles bénéficiaient de leur confiance. Toutefois, elles ont également constaté un recul de l’implication pendant la pandémie car, faute de contact en personne, les résidents arrêtaient de répondre aux messages qu’on leur envoyait régulièrement au bout d’un certain temps. « Nous avons gâché des années de capital social en essayant de maintenir nos liens au travers des réseaux sociaux », explique Jacqueline Cuyler.

Encore maintenant, il subsiste des problèmes évidents vis-à-vis des méthodes de travail à distance et de l’implication des communautés lorsque la distanciation physique et le port du masque s’imposent. Comme l’a souligné Vera Bukachi, 80 % de la communication se fait par le langage corporel, qui n’est pas visible lors d’appels vidéo, et la résolution de conflits est beaucoup plus simple en personne. Par conséquent, il est important de trouver le bon équilibre entre les échanges en ligne et en présentiel.

« Nous nous sommes rendu compte que même si nous ne sommes pas en mesure d’assurer 100 % de nos ateliers en présentiel, nous pouvons rester efficaces. Nous sommes en train de trouver cet équilibre. De ce fait, à l’avenir, si la situation sanitaire le permet, nous organiserons de nouveau des séances en présentiel, mais probablement moins qu’avant, car elles ne sont pas aussi nécessaires que nous le pensions », explique Regina Opondo.

Les expériences de ces professionnels confirment l’importance de faire preuve de flexibilité et de patience face à l’incertitude. Lorsqu’on se penche sur ces approches, on constate que la pandémie de COVID-19 a clairement ouvert la voie à la possibilité de réimaginer la meilleure façon de collaborer avec les communautés et de les aider à porter leur voix.

L’Agence Aga Khan pour l’habitat a élaboré un cadre de planification urbaine et rurale et une méthodologie de planification participative (appelée « planification de l’habitat ») urbaine, périurbaine et au niveau des villages. Elle s’appuie sur ce cadre dans quatre régions au Tadjikistan et en Afghanistan et prévoit de lancer bientôt des projets similaires au Pakistan, en Syrie et en Inde. Afin de renforcer l’implication des communautés dans la planification de l’habitat, l’AKAH appliquera certains des enseignements tirés du travail de ces professionnels pendant la pandémie de COVID-19.

Actuellement, l’Agence collabore avec le gouvernement du Tadjikistan et ONU-Habitat dans le cadre d’une initiative de planification de l’habitat - le Programme de développement de la résilience urbaine de Khorog (KURP) – afin de faciliter le développement urbain durable et résilient sur le plan environnemental et la croissance économique de cette ville de haute montagne. L’initiative permettra aux acteurs impliqués d’apporter un soutien technique aux autorités nationales et municipales dans le cadre de l’élaboration d’un plan stratégique spatial, de directives et de politiques afin d’orienter la future croissance urbaine de Khorog.

Related links:

Habitat Planning Website

Habitat Planning video, Tajikistan

Venice Biennale Press Release