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  • Chaque printemps, les éleveurs kirghizes ont pour habitude de sortir leurs bêtes des villages pour les emmener dans les pâturages de montagne. Toutefois, ce système s’avère de moins en moins stable en raison de la pression qu’il entraîne sur les pâturages, de la dégradation de ces derniers et du changement climatique. C’est pourquoi l’UCA se penche sur la résilience des communautés face à ces changements.
    AKDN / Christopher Wilton-Steer
Université d’Asie centrale
L’UCA se penche sur les méthodes durables d’élevage face à la dégradation des pâturages en République kirghize

À première vue, cette belle photographie de chevaux galopant dans la montagne pourrait facilement être tirée d’une brochure touristique. Cependant, la vérité derrière ce cliché capturé dans la région de Naryn, en République kirghize, est plus que préoccupante.

Cette « beauté hideuse » est la représentation d’une famine qui a poussé les chevaux à s’éloigner des pâturages reculés et à se rapprocher des plaines, où les villageois cultivent du foin. Les chabans (éleveurs) locaux constatent que d’année en année, la végétation des pâturages de montagne se fait de plus en plus rare, ce qui oblige bien souvent les animaux à descendre vers les villages à la recherche de nourriture.

Chaque printemps, les éleveurs ont pour habitude de sortir leurs bêtes des villages situés à basse altitude pour les emmener dans les pâturages de montagne reculés jusqu’à l’automne. Cette étape permet aux animaux de prendre du poids pour survivre à l’hiver en ne se nourrissant que du foin placé dans leur enclos. Toutefois, au cours des dernières années, ce système traditionnel de rotation verticale des pâturages s’avère de moins en moins stable en raison de la pression qu’il entraîne sur les pâturages, de la dégradation de ces derniers et du changement climatique, qui aggrave et décuple les menaces qui pèsent déjà sur l’état de ces ressources.

« La République kirghize est le troisième pays le plus vulnérable aux effets du changement climatique dans la région Europe de l’Est-Asie centrale, notamment à cause de la fragilité de ses systèmes agricoles face au changement climatique », explique la Dre Lira Sagynbekova, chercheuse à l’Institut de recherche sur les communautés des régions de montagne (MSRI) de l’Université d’Asie centrale (UCA). « Les variations de température pourraient entraîner une modification des précipitations et des épisodes de fortes chaleurs plus fréquents. Cela entraîne déjà l’augmentation de l’incidence de l’aridité et de la sécheresse dans le pays, notamment dans les pâturages de montagne. Le territoire de la République kirghize étant à 90 % constitué de montagnes, il est primordial de renforcer la résilience des communautés face à ces changements climatiques et de leur permettre de continuer à se développer. »

Le pastoralisme est l’une des thématiques de recherche principales du MSRI, institut de recherche inter et transdisciplinaire de l’École supérieure de développement de l’UCA créé en 2011. Depuis, plusieurs projets de recherche ont été mis en œuvre afin d’élaborer de nouvelles politiques plus adaptées à la gestion des ressources en pâturages, d’étudier l’impact du changement climatique sur les moyens de subsistance des communautés et d’évaluer la résilience de la population. 

En collaboration avec la London School of Economics and Political Science (LSE), le MSRI a développé une nouvelle approche afin de comprendre et d’évaluer les capacités de résilience au sein des communautés rurales de montagne. Ce projet était mené par la Dre Sagynbekova du MSRI. La méthodologie employée, qui s’appuyait sur des approches subjectives de mesure de la résilience, avait pour but de donner les moyens aux populations locales de comprendre et de communiquer leurs propres capacités de résilience sans qu’il soit nécessaire de mener des enquêtes longues et complexes. Ce projet a mis en évidence l’importance du capital social et de la migration de la main-d’œuvre dans l’amélioration de la résilience des communautés rurales face aux chocs et aux facteurs de stress liés au climat et à la situation socio-économique.

Azamat Azarov, chercheur au MSRI originaire de la région de Naryn, a évoqué les importants manques de connaissances concernant les systèmes agricoles dominants et leurs performances socio-économiques. Certaines études indiquent que les petits systèmes agricoles ruraux ont participé à l’accroissement des inégalités sociales et économiques dans le pays. Cependant, la plupart des études existantes ne tiennent pas compte des liens mutuels entre les systèmes culture-élevage, les pratiques d’élevage et la rentabilité de ces dernières.

Une récente étude menée par l’Institut de recherche sur les communautés des régions de montagne sur les « caractéristiques et la rentabilité des systèmes d’élevage à At-Bashy, dans l’oblast de Naryn » a révélé que la méthode de production animale actuelle de la région est non seulement non durable en termes d’utilisation des pâturages, mais également très risquée en raison des forts taux de mortalité et des faibles prix du marché des animaux. Elle met ainsi en évidence l’importance de mieux comprendre le système de production agricole afin de mettre en place des interventions efficaces pouvant contribuer à améliorer la productivité des pratiques agricoles et d’élevage ainsi que la durabilité de l’utilisation des pâturages.

« La région de Naryn est l’une des zones de production de bétail les plus importantes de République kirghize, car les pâturages y couvrent près de 90 % des terres agricoles. Les systèmes dominants de production agricole des petites exploitations locales s’axent sur l’élevage, qui dépend d’une combinaison de cultures et de pâturages autour des villages et de pâturages d’été en altitude », explique Azamat Azarov, coauteur de l’étude. « Une production insuffisante du foin prévu pour l’hiver et la dégradation des pâturages qui entourent les villages en raison du surstockage, en particulier au début du printemps, entraînent un faible taux d’engraissement du bétail, une détérioration de la santé des animaux et, par conséquent, une faible rentabilité pour les éleveurs. »

L’étude avait pour objectif de caractériser les pratiques d’élevage et de culture fourragère des systèmes agricoles dominants, de déterminer la demande et l’offre annuelles de fourrage pour les troupeaux et d’évaluer la contribution économique des pratiques d’élevage actuelles. Le groupe de recherche a également calculé les marges brutes afin d’évaluer les performances opérationnelles des agriculteurs dans le domaine de la production animale. Une programmation linéaire (optimisation linéaire) a été appliquée afin d’optimiser les ressources disponibles et les systèmes de production et de maximiser les marges brutes.

Outre de nouvelles connaissances scientifiques, l’étude fournit des recommandations et outils pouvant contribuer à mieux tirer parti des perspectives durables de commercialisation du bétail et des produits agricoles et ainsi permettre aux agriculteurs d’adapter et de modifier leurs pratiques.

Selon Azamat Azarov, le MSRI élabore actuellement des activités de suivi afin de transmettre efficacement les résultats de ces recherches et les recommandations qui en découlent aux décideurs aux niveaux national et local. La publication a été traduite en kirghize, et les chercheurs prévoient de collaborer avec des organes publics compétents tels que le service responsable des pâturages du Ministère de l’agriculture, l’Association nationale d’usagers des pâturages et les comités d’usagers des pâturages de Naryn afin de mettre en pratique les résultats de ces travaux.