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  • Ce robinet installé par l’AKAH permet aux villageois d’accéder à l’eau potable. Auparavant, ces derniers n’avaient d’autre choix que de boire l’eau directement puisée dans des canaux d’irrigation, ce qui entraînait des problèmes de santé au sein de la communauté : diarrhées, infections cutanées et oculaires, voire hépatite. Les membres de la communauté ont financé ce projet à hauteur de 30 % et payent aujourd’hui une cotisation mensuelle pour assurer son entretien.
    AKDN / Christopher Wilton-Steer
Mobiliser les communautés en première ligne de l’adaptation au changement climatique : entrevue avec Onno Ruhl

Onno Ruhl est le directeur général de l’Agence Aga Khan pour l’habitat (AKAH), une institution créée en 2016 afin de faire face à la menace croissante engendrée par les catastrophes naturelles et le changement climatique. L’AKAH veille à ce que les communautés auprès desquelles elle travaille vivent dans des environnements aussi protégés que possible des effets des catastrophes naturelles et que les habitants des zones à haut risque soient capables de se préparer et d’intervenir en cas de catastrophe et puissent accéder à des services sociaux et financiers leur offrant de meilleures perspectives d’avenir et une meilleure qualité de vie.

Pouvez-vous nous parler du travail de l’AKAH ? Comment l’Agence a-t-elle été créée ?

L’AKAH est une institution récente, mais elle n’est pas nouvelle pour autant, car elle a été construite sur l’héritage d’un certain nombre d’organisations qui existaient déjà au sein du Réseau Aga Khan de développement (AKDN). Au moment de sa création, Son Altesse l’Aga Khan avait compris que l’intensité et la fréquence des catastrophes naturelles dans le monde entier s’aggravaient fortement. En partant de ce postulat, les solutions qui avaient permis d’assurer la sécurité des communautés au cours des 20 années passées ne seraient probablement pas suffisantes pour continuer d’assurer leur sécurité pendant encore 20 ans, et encore moins pendant 50 ans.

Pour Son Altesse, nous ne devions alors plus nous efforcer de comprendre ce qu’était l’habitat, mais plutôt ce qu’il devrait être. Nous avons donc intégré cette vision dans notre stratégie en passant de la planification de la sécurité à la planification des perspectives d’avenir, même face à une menace grandissante.

Quel rôle les communautés jouent-elles dans cette « planification des perspectives d’avenir » ?

Nous avons commencé à mobiliser les communautés auprès desquelles nous travaillons lors des travaux de cartographie des risques physiques [liés aux catastrophes naturelles] auxquels elles font face. Nous avons donc envoyé des géologues et des agents de mobilisation - car nous avons d’abord besoin de l’aval des communautés pour réaliser ces études de terrain - dans les villages pour qu’ils y cartographient les biens physiques. De ce fait, le capital intellectuel de notre Agence se compose en partie des évaluations des dangers, de la vulnérabilité et des risques de 2 207 communautés indiennes, pakistanaises, tadjikes et afghanes.

Nos compétences en étude de terrain et en géologie et notre capacité à travailler avec les bases de données de SIG (systèmes d’information géographique) constituent une combinaison parfaite pour toute opération de planification. Il est donc logique que nous nous appuyions sur nos compétences existantes et que nous mettions au point une méthodologie qui nous permette de travailler auprès de ces communautés pour planifier leur avenir.

Toutefois, cette planification n’a aucune valeur sans un véritable engagement de notre part. Si nous ne faisons que donner notre avis sans agir, les communautés pourraient très bien ignorer notre travail, voire devenir hostiles envers nous. Après tout, qui sommes-nous pour venir leur donner des conseils ? Voilà pourquoi ce processus nécessite que nous nous engagions sur deux plans très importants, en premier lieu auprès des communautés elles-mêmes, et en deuxième lieu auprès des administrations responsables des régions concernées.

Pourquoi est-il important de travailler dans cette partie du monde, notamment dans les domaines du climat et de l’habitat ?

Le pôle Nord et le pôle Sud sont deux calottes glaciaires dont la fonte est désormais connue de tous. Toutefois, ce que peu de personnes savent, c’est que la troisième plus grande concentration de glace au monde, qu’on appelle parfois le « troisième pôle », est la chaîne de montagnes de l’Himalaya. La géographie y est très différente. Il n’y a pas d’ours polaires, mais des personnes qui y vivent et qui sont tout autant menacées. Et en aval, ce « troisième pôle » devient un bassin hydrographique qui nourrit 1,5 milliard de personnes en Asie, de l’Afghanistan au Vietnam, en passant par la Chine, l’Asie centrale, l’Inde, le Pakistan et le Bangladesh. Nous avons donc de très bonnes raisons de travailler dans cette zone, qui constitue l’une des principales lignes de front de l’adaptation au changement climatique.

On entend souvent parler d’atténuation du changement climatique. Toutefois, beaucoup de personnes oublient que l’habitat d’environ 200 millions de personnes dans le monde est aujourd’hui menacé à cause d’un changement climatique qui a déjà eu lieu. L’urgence de cette situation est la première raison qui nous pousse à intervenir dans cette région. Malheureusement, il est absolument inenvisageable de déplacer 200 millions de personnes. Il faut donc travailler auprès d’elles et les aider à s’adapter à leur environnement.

Historiquement, l’AKDN est implanté depuis très longtemps dans les zones qui composent cette région, et c’est la deuxième raison qui nous pousse à y intervenir. C’est grâce à notre présence au sein de ces communautés que nous sommes en mesure d’agir. Je pense pouvoir dire sans me tromper que d’autres réseaux ne pourraient pas en faire autant.

Beaucoup considèrent les montagnes comme des environnements marginaux, et il n’est pas rare d’entendre dire qu’aider les personnes qui y vivent à se développer est une intervention vaine tant les conditions y sont difficiles. À l’AKDN, nous ne sommes pas d’accord avec cette affirmation. En 200 ans, la Suisse a réussi à transformer les montagnes en un avantage incroyablement compétitif et est désormais l’un des pays les plus riches du monde. Sur le long terme, d’autres communautés des régions de montagne devraient avoir la possibilité de se développer et de conserver leur patrimoine et les avantages que leur offrent les montagnes, sans être contraintes d’abandonner ces magnifiques régions.

Quels sont les autres domaines de travail principaux de l’Agence ?

Je pense qu’il est à propos d’évoquer l’une des activités de base de l’AKAH, à savoir l’approvisionnement en eau et l’assainissement.

Au cours des 18 dernières années, l’AKDN a fait entrer l’eau courante dans plus d’un demi-million de foyers. Dix ans après le lancement de ce type d’activités, nous avons été tenus d’évaluer ce qui avait été mis en place, et 96 % des systèmes fonctionnaient toujours selon les normes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

La raison pour laquelle tant de ces systèmes continuaient de fonctionner était la même que celle qui avait fait qu’ils fonctionnaient en premier lieu : une excellente conception, et des responsables qui, à l’époque, avaient veillé à sélectionner la meilleure source possible afin d’obtenir la qualité visée. Mais s’ils continuent de fonctionner aujourd’hui, c’est parce que les communautés ont contribué à leur construction, et que certains de leurs membres sont formés à leur entretien. Ils n’ont pas les capacités d’effectuer des réparations après une panne, mais peuvent en assurer la maintenance.

La première fois que je me suis rendu sur le site de l’un de ces systèmes, on m’a tendu un verre d’eau. J’ai alors fait ce mouvement où l’on fait semblant de boire en fermant la bouche. Le directeur du Pakistan de l’époque m’a vu et m’a dit : « Non, non, tu peux la boire ». Je lui ai répondu : « Je suis étranger, je ne suis pas habitué à l’eau d’ici, je risque de tomber malade ». Il a alors rétorqué : « Si tu peux boire de l’Évian, tu peux boire cette eau ». J’ai donc bu mon verre, et l’eau était très bonne.

En soi, cet épisode n’a rien d’anecdotique, car je pense que les interventions que nous mettons en œuvre dans les pays en développement doivent être aussi, voire plus efficaces que celles que nous déployons ailleurs dans le monde. Les habitants de ces régions ont besoin d’accéder à des infrastructures de qualité plus que quiconque.

En quoi certains de ces enjeux revêtent une dimension différente pour les femmes et les filles ?

Lorsqu’on planifie l’avenir d’une communauté, on ne doit plus seulement penser à la façon dont celle-ci peut survivre, mais à la façon dont ses membres peuvent, au fil du temps, sortir de la pauvreté. Ce faisant, il est très important de comprendre qu’il s’agit d’un mouvement intergénérationnel.

Dans la plupart des sociétés au sein desquelles nous travaillons, la tradition veut que les fils suivent les traces de leurs pères. Pour faire simple, si le père d’une famille est agriculteur, son ou ses fils seront très probablement agriculteurs eux aussi. Mais si ne serait-ce qu’une seule fille de cette même famille devenait infirmière, ce qui est possible avec l’AKDN, tous ses membres verraient alors se profiler devant eux un avenir bien différent.

Je n’évoque ici la situation que pour une seule famille. Si l’on multiplie cette opération sur d’autres familles, on ne travaille plus seulement en faveur des jeunes, mais également des jeunes filles, et c’est là que nos actions peuvent avoir un impact considérable.

Je n’ai évidemment rien contre les garçons, et eux aussi peuvent et doivent tirer le meilleur parti de leur vie. Mais si l’on s’efforce réellement d’autonomiser les filles, je pense que le processus de développement peut passer à une vitesse bien supérieure.

Qu’est-ce qui vous motive à faire ce travail ?

Je raconte souvent l’histoire d’un village qui a été frappé par la vidange brutale d’un lac glaciaire. Il y avait tout un protocole mis en place, avec un système d’alerte précoce, une surveillance du glacier par drone et toutes ces technologies avancées qui permettent d’identifier les risques.

Mais en fin de compte, c’est un tout autre système qui a permis de sauver les habitants : deux jeunes garçons équipés d’un drapeau et assis d’un côté de la colline face au glacier, et deux autres garçons situés de l’autre côté guettant le signal du drapeau des deux premiers pour donner l’alerte et lancer l’ordre d’évacuation. C’est un bel exemple de mobilisation communautaire. Cette histoire nous fait comprendre qu’en mobilisant la communauté et en apportant certains procédés technologiques, seulement quatre garçons qui restent éveillés toute la nuit peuvent sauver 250 personnes dont les maisons ont été inondées.

J’ai toujours travaillé dans le développement. Au fil du temps, plus j’ai voyagé et parlé aux personnes que j’ai rencontrées de développement, tout en essayant de comprendre ce processus, et plus je me suis rendu compte que les réponses ne se cachent pas derrière les interventions des étrangers, mais sont présentes au sein même des communautés concernées.

Onno Ruhl est le directeur général de l’Agence Aga Khan pour l’habitat (AKAH). Il a été directeur de la Banque mondiale au Nigéria et, plus récemment, en Inde.

Cet article a en premier lieu été publié sur le site internet de la Fondation Aga Khan Etats-Unis.