Monsieur
Richard Descoings, Directeur de Sciences Po,
Mesdames et Messieurs les membres de la direction,
les enseignants et les étudiants
du MPA,
Mesdames et Messieurs,
C’est un grand honneur pour moi d’être
parmi vous aujourd’hui.
Cette journée mémorable pour vous
qui recevez votre diplôme – comme pour
vos proches – constitue également un événement
pour Sciences Po, puisque vous représentez
la toute première promotion du nouveau Master
of Public Affairs.
Les valeurs mises à l’honneur aujourd’hui
remontent aux origines mêmes de Sciences Po,
il y a 135 ans, et vous avez de nombreux prédécesseurs.
Cette institution a, en effet, toujours su rester
fidèle au passé tout en embrassant
l’avenir. Le Master of Public Affairs – notamment
par la place qu’y occupe le partenariat international – est
l’exemple même d’une formation
novatrice au service d’idéaux pérennes.
Parmi ces idéaux, il en est un qui consiste à former
les futurs dirigeants en se fondant non pas sur des
critères de classe ou de richesse, mais sur
le mérite intellectuel.
Les fondateurs de Sciences Po ont compris qu’à l’aristocratie
de classe devait succéder une aristocratie
de talent – en d’autres termes une méritocratie.
Or, pour établir une méritocratie dans
les affaires publiques, il faut d’abord un
projet éducatif fondé sur la méritocratie.
Dès sa création, Sciences Po a également
privilégié le pluralisme – valeur
qui permet de s’élever au-dessus des
intérêts particuliers. On en trouve
l’écho aujourd’hui dans ses engagements
internationaux – dont ce nouveau Master of
Public Affairs.
J’ai été impressionné par
cette formation aux affaires publiques en apprenant
qu’elle était conduite en partenariat
avec la Columbia University à New York et
la London School of Economics. Et je redouble d’enthousiasme
en constatant la diversité d’origines
de cette première promotion. J’aurais
aimé pouvoir m’entretenir avec chacun
d’entre vous.
Comme je l’ai rappelé, l’an
dernier à cette époque, lors du discours
que j’ai prononcé à la School
of International and Public Affairs de Columbia University,
on dit parfois qu’un bon orateur est quelqu’un
qui sait parler dans le sommeil de son auditoire.
J’ose espérer que ce ne sera pas le
cas aujourd’hui.
En effet, je me suis dit qu’il serait peut-être
utile de répondre ici à une question
que nombre d’entre vous se posent peut-être :
qui est l’Aga Khan ? et pourquoi est-il
ici aujourd’hui ?
Pour commencer, je répondrai que je suis
né dans une famille musulmane, issue du prophète
Muhammad (que la paix soit sur lui et les siens).
Il y a cinquante ans exactement, je suis devenu le
49 e imam des musulmans chiites imamites ismailis.
L’éthique de l’Islam établit
un lien entre, d’une part, la vie spirituelle
et, d’autre part, la vie matérielle – Din
et Dunya. Aussi mes responsabilités de chef
spirituel et d’interprète de la foi
vont-elles de pair avec un profond engagement dans
l’action en faveur de l’amélioration
des conditions et de la qualité de vie. Et
cette action ne se limite pas à la communauté ismailie,
elle concerne tous ceux qui partagent leur vie – à l’échelle
locale, nationale et internationale.
L’une des questions qui me préoccupe
le plus depuis plusieurs années est celle
de l’éducation.
Mes ancêtres, il y a mille ans et même
encore au siècle dernier, ont fondé quelques
unes des grandes universités du monde musulman.
J’ai continué cette tradition avec la
mise en place des Académies Aga Khan ainsi
que la création de l’Université Aga
Khan et de l’Université d’Asie
centrale.
Dans ces conditions, vous comprendrez pourquoi
le succès de ce nouveau Master m’intéresse
au plus haut point.
On parle souvent aujourd’hui de « conflit
de civilisation » entre l’Islam
et l’Occident. Je suis en profond désaccord
sur l’existence d’un tel conflit. Je
pense plutôt que nous nous trouvons devant
un conflit d’ignorance. Et ce qui sert à combattre
l’ignorance, c’est l’éducation.
Je dois préciser que personnellement j’ai été élevé à la
fois dans la tradition musulmane et dans la tradition
occidentale. J’ai fait mes études secondaires
et universitaires en Europe et aux États-Unis.
Mais depuis cinquante ans, le monde en développement
influe profondément sur ma vision du monde.
Les ismailis sont installés actuellement – de
façon minoritaire – dans plus de 25
pays, dont la plupart sont en voie de développement.
Depuis cinquante ans, le monde en développement
est pour moi une préoccupation quasi constante.
Au cours de ces cinq décennies, le Réseau
Aga Khan de développement (Aga Khan Development
Network) a coordonné la mise en place, avec
la participation active des populations concernées,
de tout un éventail de programmes concernent
tant la santé, l’éducation et
la culture que l’infrastructure économique,
le développement social, l’environnement,
l’art et les médias.
Au cours du demi-siècle écoulé,
la planète a évolué à un
rythme stupéfiant. Et ce rythme ne fait que
s’accélérer. Ainsi, je suis frappé de
voir que la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne
ont changé de dirigeants en l’espace
de quelques mois seulement – de même
les États-Unis connaîtront bientôt
des changements similaires.
L’accélération de l’histoire
est telle que les développements qui, de mon
vivant, ont mis cinquante ans pour se mettre en place,
se feront en quinze, voire cinq ans, pour votre génération.
C’est pourquoi je suis convaincu que ce que
vous aurez acquis de plus important dans le cadre
de ce Master of Public Affairs, ce n’est pas
un ensemble de connaissances précises mais
plutôt la capacité de continuer à apprendre.
On ne peut rien faire pour ralentir les évolutions,
mais on peut espérer contribuer à les
orienter.
Il y a trois grandes questions dont j’aimerais
souligner tout particulièrement l’importance
aujourd’hui. D’abord l’avenir de
la démocratie, surtout dans le monde en développement ;
ensuite, le rôle clé de la société civile
dans ce développement ; et enfin la crise
des relations entre l’Occident et l’Islam.
Ces questions affecteront le monde dans lequel nous
vivons au cours des décennies à venir.
L’histoire de la démocratie, surtout
dans les pays d’Asie et d’Afrique que
je connais bien, est une longue succession de faux
départs. Aujourd’hui, tout observateur
attentif est bien obligé de conclure que l’efficacité de
la démocratie en tant que système de
gouvernement ne bénéficie plus de la
confiance du public dans ces régions du monde.
Dans nombre de ces pays, les gouvernements, les
constitutions, les Parlements et les partis politiques
ne sont guère qu’un ensemble dysfonctionnel
de vagues mécanismes démocratiques.
Des élections y sont tenues, des constitutions
sont entérinées, et des observateurs
internationaux publient leurs rapports, mais respecter
ces formes de gouvernement et gouverner de manière
effective sont deux choses différentes.
Une étude récente du Programme des
Nations unies pour le développement (PNUD)
portant sur 18 pays d’Amérique du Sud
confirme que la majorité des gens s’intéressent
moins à leur système de gouvernement
qu’à leurs conditions de vie. Autrement
dit, la plupart d’entre eux préfèreraient
un dictateur paternaliste, pourvu qu’il améliore
la qualité de la vie, à des dirigeants
démocrates, moins efficaces, mais élus
en bonne et due forme.
Il ne s’agit pas, me semble-t-il, de savoir
si la démocratie est une bonne chose dans
l’abstrait, mais plutôt de s’interroger
sur la manière dont on peut aider la démocratie à mieux
fonctionner en pratique. Comprenons-nous vraiment
la nature des difficultés ? Et les causes ?
Savons-nous comment y remédier ? Et qui
doit le faire ?
Ce sont là d’énormes problèmes,
dont je ne prétends pas connaître la
solution. Mais je suis convaincu qu’ils méritent
une réflexion bien plus poussée de
la part de l’intelligentsia de notre monde,
vous compris.
Tandis que la réflexion se poursuit, certains
signes encourageants apparaissent. En général,
les pays en développement qui réussissent
le mieux sont ceux qui jouent un rôle actif
dans la société des connaissances à l’échelle
mondiale, qui ont accepté et défendu
le pluralisme, et qui ont créé un environnement
favorable à l’esprit d’entreprise,
plutôt que de se lancer dans des politiques
qui étouffent l’homme et découragent
l’effort.
Dans trop de pays, les pratiques démocratiques
restent profondément imparfaites. Cela tient
tout simplement à une méconnaissance
des différentes formes de démocratie.
J’attribue cela en partie à une éducation
insuffisante en matière de gouvernement comparé.
Faire approuver une nouvelle constitution par référendum
n’assure pas une compréhension de ses
articles et encore moins un soutien populaire.
Ajoutons à cela que les affaires publiques – y
compris la création et le financement des
partis politiques – sont souvent conduites
de manière anarchique et laissent la porte
ouverte à la manipulation et à la fraude.
Les politiques gouvernementales ne font pas, non
plus, l’objet d’une véritable évaluation – soit
interne soit par les médias.
Enfin, le concept même de démocratie
doit être adapté aux différents
contextes nationaux et culturels. Pour être
effective, la démocratie ne doit pas être
imposée par le haut ou de l’extérieur.
Et si l’on veut que la démocratie soit
défendue et développée, il faut
qu’elle soit intimement ressentie, au quotidien,
comme une valeur positive par l’ensemble des
habitants d’un pays, y compris la population
rurale majoritaire.
Dans ces conditions, il serait sage, de mon point
de vue, de se préparer à une période
de mise à l’épreuve de la démocratie.
Il faut s’attendre à un mélange
de réussites, d’échecs et de
déceptions, et à voir une grande diversité de
régimes se maintenir : monarchie absolue,
monarchie constitutionnelle, Parlement à une
ou deux chambres, système présidentiel
ou autre, dont maintes formes de fédéralisme.
Les alliances régionales auront, par ailleurs,
un rôle toujours plus important à jouer.
Cela signifie-t-il que certaines régions
du monde en développement continueront à vivre
dans l’instabilité ? C’est
possible.
Mais je n’en continue pas moins de croire
que si l’on pose les bonnes questions concernant
la démocratie, on découvrira davantage
de bonnes réponses.
À cet égard, le fait que l’histoire
s’accélère est à la fois
un défi et un atout. Je me souviens qu’il
y a 50 ans, les gens qualifiaient négligemment
les économies en développement – y
compris l’Inde et la Chine – de « cas
désespérés ».
Or l’histoire montre que les pays soi-disant
arriérés peuvent fort bien avancer
si on leur en donne le temps. Il n’est pas
irréaliste de se préparer à un
avenir meilleur.
Ce qui m’amène à mon second
point. Si je suis plus optimiste que bien d’autres
quant à l’avenir du monde en développement,
c’est que je suis intimement persuadé de
l’importance du rôle à venir de
tout un ensemble d’institutions nouvelles.
Je crois avec un enthousiasme tout particulier au
potentiel de ce que j’appelle la « société civile ».
Par « société civile »,
j’entends un ensemble d’organisations,
ni gouvernementales ni commerciales, nées
de l’initiative privée mais destinées à améliorer
le sort de tous. Ces institutions interviennent dans
différents domaines – éducation,
santé, science, recherche – et œuvrent
de concert avec les associations professionnelles
ou commerciales, les syndicats et les organismes
culturels ainsi que d’autres organisations
axées sur la religion, la communication et l’environnement.
Nombre de ces institutions se consacrent à la
lutte contre la pauvreté et les inégalités
sociales.
Trop souvent, nous avons pensé que les organisations
bénévoles n’ont pas l’envergure
nécessaire pour servir les grandes causes
publiques. Pour certains, les notions d’organisation
privée et d’objectifs publics sont antinomiques.
Mais ce scepticisme évolue. La puissance
de la société civile est de plus en
plus visible – comme en témoigne, entre
autres, votre programme d’études à Sciences
Po. Il y a de quoi s’en réjouir – la
société civile devrait jouer un rôle
prépondérant dans la nouvelle donne
et œuvrer au progrès social en partenariat
plutôt qu’en concurrence avec les gouvernements.
Il en est de même pour les entreprises du secteur
privé et les partenariats public-privé.
Les institutions civiles et privées sont,
plus que quiconque, en mesure de promouvoir le progrès
social – même lorsque les gouvernements
vacillent. Du fait qu’elles s’intègrent
dans le tissu même de la vie quotidienne des
habitants, elles sont capables de prévoir
les nouvelles tendances avec une remarquable subtilité.
Le développement de la société civile
peut contribuer à relever le défi de
la diversité culturelle en donnant à des
communautés différentes les moyens
effectifs d’exprimer et de préserver
leur identité.
Les institutions privées aussi sont particulièrement
aptes à servir de laboratoires. Leur pluralité même
leur permet de tenter différentes approches,
parfois avec succès, parfois non, mais jamais
sans tirer leçon de l’expérience.
Et comme elles ne s’inscrivent pas dans le
court terme et n’ont pas à tenir
compte des idées reçues et des modes,
elles ne craignent pas la controverse et sont libres
de leur créativité.
J’en viens maintenant à mon dernier
point : la crise des relations entre l’Occident
et le monde islamique. Autant que je me souvienne,
ces relations n’ont jamais été aussi
tendues ni eu des conséquences d’une
telle ampleur entre générations et à travers
le monde.
Je suis profondément convaincu que cette
crise a des racines infiniment plus politiques que
théologiques. Et pour faire face efficacement à la
crise, il convient, je crois, de porter avant tout
un regard politique sur ces questions complexes,
plutôt que de se laisser obnubiler par leur
aspect religieux.
Lorsqu’on remonte aux origines des affrontements
actuels, on s’aperçoit qu’elles
sont toujours politiques – et fréquemment
explosives. La situation actuelle au Moyen-Orient
est née à la fin de la Première
Guerre mondiale, de la recherche d’une patrie
pour les peuples juifs. Le conflit au Cachemire est
la conséquence du processus de décolonisation
au moment où la Grande-Bretagne s’est
retirée de l’Inde alors unifiée.
Plus récemment, l’invasion par les Russes
de l’Afghanistan et celle de l’Irak par
les Britanniques et les Américains ont contribué encore
davantage à la déstabilisation de la
région.
Cependant, les différends qui opposent les
trois religions abrahamiques ne sont pas responsables
de ces affrontements. Nombre de situations ont pris
l’allure de conflits religieux, certes ;
mais c’est là une des conséquences,
bien plus que la cause, de ces tragédies.
Les désaccords politiques ont, bien sûr,
parfois intensifié les pressions théologiques,
qui n’ont pourtant pas toujours été aussi
antagonistes, surtout dans le monde musulman. Les
tensions au sein de l’Islam s’en sont
trouvées accentuées, exacerbées
et plus difficiles à régler. Certains
clivages, comme celui qui oppose les musulmans arabes
et les musulmans non arabes, ou encore entre les
différentes interprétations de l’Islam,
ont des racines historiques vieilles de plusieurs
siècles ; ce sont les développements
politiques qui ont ravivé et enflammé les
tensions. D’autres clivages, entre les États
laïcs et les théocraties du monde musulman
par exemple, ou encore entre les plus riches et les
plus pauvres, sont essentiellement le produit de
l’ère moderne – ne serait-ce que
par leur envergure.
Trois remarques s’imposent ici. D’abord,
le monde musulman n’est pas un et indivisible ;
il est multiple, chaque situation spécifique
exigeant une analyse spécifique. Ensuite,
la foi musulmane est, dans la vaste majorité de
ses interprétations, nullement en conflit
avec les autres grandes traditions abrahamiques.
Enfin, chaque situation de crise s’inscrit
dans un contexte politique particulier.
Créer les conditions de la paix dans une
situation d’une telle complexité exige
beaucoup de tact, de patience, de compréhension
et de connaissances. Malheureusement, aucune de ces
qualités – je répète :
aucune – n’est suffisamment présente
chez les principaux acteurs actuels. Là où il
faudrait du tact, on ne trouve que maladresse ;
là où la patience est de mise, il n’y
a qu’impatience ; et, en termes de compréhension
et de connaissances, les déficiences sont énormes.
Trop souvent, on refuse de se confronter aux vérités
désagréables. Impossible pourtant de
régler ces conflits sans tenir compte des
conditions sous-jacentes – et tout particulièrement
du désespoir économique qui conduit à la
radicalisation. Il a fallu attendre une cinquantaine
d’années et la publication du rapport
du comité Sachar pour qu’on admette
les discriminations dont sont victimes les musulmans
indiens. Mais les musulmans de Mindanao aux Philippines
n'en subissent-ils pas de semblables ? Il est
peut-être compréhensible que tout groupe
religieux souffrant d’une marginalisation économique
puisse se sentir victimisé. Mais nous devons
avoir pour priorité non pas d’exacerber
les différences religieuses mais de remédier à la
souffrance humaine.
Permettez-moi également quelques remarques
sur l’aggravation des conflits culturels au
sein des sociétés occidentales.
Ces dernières années ont eu de quoi
attrister l'Europe – en raison notamment du
soi-disant « conflit de civilisation » provoqué en
son sein par l’accroissement rapide des minorités.
L’arrivée de nouveaux dirigeants permettra
peut-être à l’Europe de relever
ce défi et de montrer la voie au reste du
monde. Mais ce ne sera pas facile.
Fut un temps, les distances géographiques
rendaient les différences culturelles moins
sensibles et atténuaient souvent les conflits
culturels.
Mais l’éloignement géographique,
qui amortissait les chocs entre cultures, s’amenuise
depuis quelques années. La révolution
des communications a « tué » les
distances. De plus, les cultures se côtoient
de manière beaucoup plus importante qu’on
ne l’aurait cru possible par le passé.
La mondialisation ne fait que renforcer cette tendance.
Quelque 45 millions de jeunes se présentent
chaque année sur le marché du travail
dans le monde en développement – or,
dans bien des cas, il n’y a pas assez d’emplois
pour eux dans leur pays d’origine. L’immigration
représente aujourd’hui les deux tiers
de la croissance démographique dans les 30
pays membres de l’OCDE. Quelque 150 millions
d’immigrés vivent aujourd’hui
en toute légalité loin de leur terre
natale, sans compter les millions de clandestins.
Les sommes envoyées au pays par ces expatriés
représentent quelque 145 milliards de dollars
US par an – et génèrent le double
en termes d’activité économique.
La logique économique qui pousse à l’immigration
est beaucoup plus puissante et implacable, me semble-t-il,
que ne le croient la plupart des gens. D’où les
difficultés à enrayer ou à inverser
la tendance.
Au fur et à mesure que les sociétés
qui étaient restées culturellement
homogènes se transforment en sociétés
pluriculturelles, les rythmes, les couleurs, les
saveurs des communautés d’accueil évoluent.
Certains s’en réjouissent, d’autres
s’en effraient. Plus de la moitié des
personnes interrogées lors de récents
sondages en Europe a une vision négative de
l’immigration.
Ce qui résulte de tout cela le plus souvent,
c’est la marginalisation – sociale et économique – de
nombreuses minorités. Inutile d’aller
très loin pour le constater. Ces marginalisés,
on les trouve bien sûr dans les plaines inondables
du Bangladesh, les ruelles des villages ougandais
et les bidonvilles du Caire. Mais on les trouve aussi
dans les banlieues de Paris.
Le « choc des civilisations » est
un problème à la fois local et planétaire.
Le pluralisme existe dans les faits – mais
pas dans les têtes. Nous vivons dans des sociétés « cosmopolites » encore
dépourvues de ce que j’appellerais une « éthique
cosmopolite ».
Une des principales entraves au développement
du pluralisme est tout simplement l’arrogance
humaine, à mon avis. Toutes les grandes religions
du monde nous préviennent contre l’orgueil – pourtant
beaucoup sont encore tentés de vouloir jouer à Dieu
au lieu de faire preuve d’humilité face
au divin.
Une des composantes fondamentales de toute vision
véritablement religieuse du monde est, me
semble-t-il, la conviction que nous avons tous beaucoup à apprendre
les uns des autres.
Le Saint Coran enseigne que tous les êtres
humains ont été créés
par un même Créateur, « d’une
seule âme »… affirmation
profonde de l’unité de l’humanité.
Cet enseignement de l’Islam est, bien sûr,
un idéal partagé par toutes les autres
grandes religions. À l’histoire des
conflits religieux répond celle, tout aussi
longue, de la tolérance religieuse.
Au lieu de vous invectiver, soyez à l’écoute
et apprenez les uns des autres – voilà ce à quoi
nous invitent nos religions respectives. En ce sens,
l’une des premières leçons à découvrir
concerne les grands chapitres souvent négligés
de l’histoire qui ont vu naître, grâce à la
collaboration active et créatrice des musulmans
et des chrétiens, certaines des plus grandes
réalisations de l’humanité.
La défense du pluralisme n’est pas
un pâle compromis. C’est un impératif
sacré. Vue sous cet angle, la différence
devient source d’enrichissement et l’« autre » représente à la
fois une opportunité et une bénédiction – que
cet « autre » habite de l’autre
côté de la rue ou de l’autre côté de
la planète.
Après avoir évoqué les difficultés
que rencontre la démocratie, les opportunités
qu’offre la société civile et
la nature des conflits culturels, j’aimerais – si
vous le voulez bien – revenir à mes
remarques précédentes concernant l’accélération
de l’histoire, le risque de nouvelles dérives
et le besoin de maîtriser le changement.
La question que je soulèverai pour conclure
est la suivante : qui est le mieux placé pour
tenter de maîtriser ce changement ? Vous êtes, à mon
avis, de ceux à qui incombe cette responsabilité et
cette chance, vous qui, à l’issue d’un
programmes d’études comptant parmi les
meilleurs du monde, avez obtenu cette semaine un
diplôme qui fait de vous des « Maîtres » en
affaires publiques.
Alors que vous recevez ce diplôme, je tiens à vous
présenter mes plus chaleureuses félicitations.
Je prie Dieu qu’il vous accompagne, vous inspire
et vous donne les moyens de réussir dans tout
ce que vous entreprendrez de meilleur.
Merci de votre attention.
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