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His Highness the Aga Khan

Musée du Louvre

17 octobre 2007

 

Monsieur le Président-Directeur,
Excellences,
Mesdames et Messieurs

Peu après l'annonce de notre musée à Toronto visant à présenter les arts de l'Islam dans toute leur diversité et leur beauté, j'ai eu la grande joie de recevoir l'invitation d’Henri Loyrette à présenter une exposition ici au Louvre.

Je voudrais remercier vivement Monsieur Loyrette et les responsables du Louvre d’avoir organisé cette table ronde, et de m’avoir convié à vous parler ce soir. C’est pour moi une situation totalement nouvelle, puisque je n’ai jamais participé auparavant à ce genre d’initiative en France, encore bien moins au Louvre. Vous ne serez pas étonnés si je vous avoue que j’ai le sentiment de passer un examen scolaire de toute première importance, sans m’y être préparé du tout! Je m’y soumets avec une profonde appréhension !

Lorsque l’on m’a invité à m’adresser à vous au sujet du futur musée Aga Khan à Toronto, et des objets qui y figureront, on m’a demandé de vous exposer la signification de notre exposition et le rôle qui pourrait être joué par les musées pour améliorer la compréhension entre l’Orient et l’Occident.

Le sens de notre exposition a été certainement mieux illustré par mon frère, le Prince Amyn, et le directeur du Trust Aga Khan pour la Culture, Luis Monreal, que je n’aurais pu le faire moi-même sur le plan technique, mais je crois qu’il est intéressant de savoir dans quel cadre stratégique notre initiative prend place et c’est vers cette question que je me tourne maintenant : généraliser sur un monde aussi diversifié, complexe et pluraliste qu’est le monde islamique de nos jours est certes risqué, mais je vais me permettre de courir le risque pour essayer de vous faire part de certaines visées stratégiques auxquelles nous avons réfléchi avec l’exposition de notre collection.

Je crois que le regard du monde islamique vers son avenir est aujourd’hui profondément affligé d’un strabisme divergent. Deux tendances le divisent, l’une moderniste et évolutionniste, la seconde traditionaliste, presque figée. Elles cherchent à définir pour l’Oummah des directions à emprunter dans l’avenir qui renforceront son identité, ou plutôt ses identités, tout en les ancrant dans une vérité solidement musulmane.

Dans la pratique, ces deux tendances s’illustrent dans le domaine politique entre la gouvernance théocratique et l’état laïc, entre l’application de la Charia dans tous les domaines de la jurisprudence - et l’absence totale de la Charia ou son application uniquement au domaine civil - entre des économies et des systèmes financiers basés sur la Charia, et des systèmes essentiellement libéraux et occidentaux, entre une éducation religieuse à tous les niveaux, et un système national sans aucune référence religieuse dans le cursus complet, sauf l’option de la madrassah pour la petite enfance.

Il nous a semblé essentiel dans ce contexte, quel que soit le choix que les populations musulmanes indiqueront à leurs gouvernements, de clarifier certains aspects du passé des civilisations musulmanes pour que les deux grandes tendances d’aujourd’hui, moderniste et traditionaliste, appuient leurs réflexions sur des réalités historiques et non pas sur une histoire mal connue ou même manipulée.

Premièrement les 1428 ans de l’Oummah englobent de multiples civilisations et donc présentent un pluralisme étonnant. Ce pluralisme géographique, ethnique, linguistique, religieux s’est démontré particulièrement aux plus grands moments de l’histoire de l’Oummah, d’où l’objectif de la collection Aga Khan d’illustrer ce pluralisme, en mettant en valeur des objets venus de tous les horizons, de tous les temps, fabriqués dans tous les matériaux du monde musulman.

La seconde grande leçon historique à tirer est que le monde musulman s’est toujours largement ouvert à tous les aspects de la vie humaine. Les sciences, la société, l’art, les océans, l’environnement, le cosmos, tout cela a fait partie de tous les grands moments des civilisations musulmanes. Le Coran lui-même multiplie les recommandations aux Musulmans de mieux s’instruire pour mieux connaître la création de Dieu. Notre collection cherche à illustrer cette ouverture des civilisations musulmanes à tous les aspects de notre vie humaine, allant même jusqu’à se développer en partenariat avec des sources intellectuelles et artistiques nées dans d’autres religions.

La troisième grande constatation que nous pouvons faire sur l’Oummah d’aujourd’hui est que les deux grandes tendances, traditionnelle et moderne, cherchent à maintenir, voire à développer leur légitimité islamique. La perte d’identité, l’appréhension du risque d’une fusion dans une occidentalisation essentiellement chrétienne et perçue comme étant de moins en moins pratiquante, est une préoccupation profonde, et réelle. Là où les deux tendances se séparent est sur la question de savoir comment soutenir et renforcer cette identité à l’avenir.

Et ici je me permets d’ouvrir une parenthèse pour vous illustrer comment cette perte d’identité peut être profonde, bien que presque inconnue jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Il y a trente ans, un nombre d’intellectuels musulmans et moi-même nous sommes réunis pour se poser une question simple en apparence mais extrêmement complexe en réalité.

La question était celle-ci :

« Le monde musulman avait-il perdu la capacité de s’exprimer dans le domaine de l’architecture, domaine si admiré et reconnu comme étant une des manifestations les plus puissantes de toutes les grandes civilisations musulmanes ?»

La réponse alors avait été unanimement oui. Beaucoup d’efforts ont été faits depuis, entre autres par le Prix Aga Khan d’Architecture, pour renverser la situation, mais une de ces causes était que dans l’ensemble de l’Oummah, il n’y avait aucun enseignant, même pas un, dans une école d’architecture quelconque, qui avait suivi ses études chez lui.

Tous les professeurs d’architecture sans exception dans la totalité des écoles et universités du monde musulman avaient été formés à l’étranger, et n’avaient évidemment aucune référence quelle qu’elle soit au monde musulman.

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle nous sommes heureux d’avoir pu rassembler dans notre collection certains documents uniques de par leur intérêt architectural.

Pour les populations de l’Oummah, il y a une réalité indiscutable de perte d’identité comme pour toutes les sociétés. Peut-être l’une des clés pour le monde musulman sera de pérenniser ses cultures dans le monde moderne à travers des sources anciennes retrouvées et des sources d’inspiration nouvelles. Les deux grandes tendances du monde musulman, traditionaliste et moderniste, auront toutes les deux leur rôle à jouer mais si l’une cherche l’exclusivité par rapport à l’autre, les conséquences seront prévisibles et dommageables.

La seconde question qu’on m’a prié de commenter devant vous est de savoir quel peut être le rôle des musées en faveur de la compréhension entre l’Orient et l’Occident. C’est un vaste sujet auquel je ne m’aventurerai pas à essayer de donner une réponse exhaustive pour des raisons évidentes, mais je dois quand même noter que le monde musulman, dans son histoire, dans ses cultures, voire dans ses différentes interprétations de l’Islam, reste peu connu en Occident.

Encore aujourd’hui dans l’éducation occidentale au niveau secondaire, et même universitaire, apprendre ce que c’est le monde musulman reste une matière pour spécialistes. Un exemple en est le degré d’absence du monde musulman dans l’enseignement des humanités en Occident, où le cursus est axé essentiellement sur les civilisations judéo-chrétiennes.
Ce manque de connaissance est une réalité dramatique qui se manifeste d’une manière particulièrement grave dans les démocraties occidentales, car l’opinion publique a des difficultés à juger la politique nationale et internationale vis-à-vis de ce monde musulman.

Cette situation a un nombre infini de raisons qui sont historiques, mais il y a aussi peut-être la crainte du prosélytisme. Quoiqu’il en soit, il est urgent que les deux mondes, musulman et non-musulman, occidental et oriental, fassent un réel effort pour mieux se connaître, car ce que je crains c’est le conflit des ignorances et non pas le conflit des civilisations, auquel nous sommes faces.

Dans la mesure où les civilisations se manifestent et s’expriment dans leur art, les musées ont un rôle incontournable à jouer pour que ces deux mondes apprennent à se connaître, à se respecter, à s’estimer, et que de nouvelles occasions soient offertes à des populations entières d’entrer en contact, utilisant avec imagination et intelligence les moyens modernes nouveaux pour une communication réellement globale.

Les musées occidentaux, et particulièrement ceux d’Europe, possèdent des collections extraordinaires d’art musulman. Le Louvre et le Musée des Arts Décoratifs sont évidemment parmi les plus riches, et je les félicite et les remercie pour les efforts qu’ils déploient, avec le soutien du Gouvernement pour combler l’énorme vide, un véritable trou noir, qui nous menace dans le conflit des ignorances. Soyez assurés que le rôle que nous pourrons jouer avec vous, aussi minime soit-il, vous est totalement acquis.

Je terminerai par quelques mots spécifiques sur notre Musée de Toronto.

Je suis profondément convaincu, vous l’aurez compris, qu’une meilleure connaissance du monde musulman peut vaincre la méfiance, et donc cette ville a été un choix stratégique.

Si certains musées nord-américains ont des collections d'art musulman significatives, il n'existe pas d'institution vouée aux arts de l'Islam. En construisant le musée à Toronto, nous visons à mettre en scène un acteur nouveau en Amérique du Nord. Son but sera essentiellement éducatif : promouvoir activement la connaissance des arts et la culture de l'Islam. Ce qui se passe sur ce continent, sur le plan culturel autant qu'en matière économique et politique, ne manque pas d'avoir des répercussions universelles – c'est pourquoi il nous a semblé important qu’une institution y existe qui puisse en promouvoir la compréhension et la tolérance.

Le musée doit aussi être celui de la substantielle population musulmane vivant au Canada et aux USA.

Il sera une source de fierté et d'identité pour l'ensemble de ces personnes, démontrant le pluralisme inhérent à l'Islam, non seulement dans les interprétations de la foi mais aussi dans la variété culturelle et ethnique.

En outre, le musée démontrera, au-delà de la notoriété récente d'une forme politisée de l'Islam tendant à défrayer la chronique, qu'il s'agit en réalité d’une foi ouverte et tolérante, une foi capable d'adopter et de faire siennes les cultures et les langues des autres.

Il ne fait aucun doute que dans l’avenir ces populations musulmanes d’Amérique du Nord joueront un rôle important dans l’évolution des états et des populations de l’Oummah.

Merci.

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